Ils dînèrent tard, et il n’y eut à manger que le pot-au-feu, parce que, le samedi, jour de nettoyage, on n’a pas le temps de faire des plats de cuisine. Madame Stuyvaërt ne prononçait que des paroles sévères. Sa besogne lui avait fait les bras rouges, les mains gercées ; ses cheveux blonds, par mèches défrisées, toutes droites, échappaient au peigne et aux épingles ; son visage était trop luisant. M. Stuyvaërt la regardait sans plaisir, et restait muet.
Quand il eut terminé son repas, il se leva et reprit son pardessus.
— Où vas-tu, Napoléion ? demanda sa femme.
— A ma société, dit-il. C’est demain la fête du Broquelet, et nous allons à Esquermes, jouer une fantaisie sur les Huguenots.
— Tu prends ton saxophone ?
— Non, répondit-il. Je sais ma partie.
Et, sans se laisser attendrir par cette sollicitude, il ajouta, l’air maussade :
— Je vais à ma société parce que, à ma société, j’ai pas à regarder toujours où c’est que j’marche !
— Tant mieux, répondit Élodie placidement : j’ai pas fini !
Le siège de la société de M. Stuyvaërt est à l’estaminet du « Temple de Lucine », tenu par Philogone Delœil, au coin de la rue Royale et de la rue Négrier. L’estaminet porte cette enseigne parce que l’épouse de Philogone Delœil est sage-femme. Et, comme disent ses clientes, elle a un joli nom pour compléter l’enseigne, ça donne confiance. M. Stuyvaërt y retrouva, ce soir-là, Verdonck, Delemer, Tirlemont et tous les autres. L’atmosphère était tiède, les chopes fraîches, et, après les chopes, on fit du genièvre brûlé, avec des clous de girofle. M. Stuyvaërt, à mesure que l’heure avançait, se sentait davantage à l’aise, heureux, épanoui. Le genièvre lui chauffait l’estomac et la tête, et, quand il allumait sa pipe à la couvette de cuivre clair, pleine de charbons ardents recouverts de cendre, il songeait :