— J’ai connu, en Afrique, à Madagascar, en Asie, des missionnaires de toutes sortes, des blancs, des noirs, des jaunes, des catholiques, des protestants, et même un Mormon, au Congo ! Je ne sais pas pourquoi il était venu, celui-là : rien de plus inutile que de prêcher la polygamie aux Bangalas, ils sont convertis d’avance. Mais il m’a dit : « Ça n’est pas tout que de posséder plusieurs femmes devant le Seigneur : il faut aussi savoir les faire travailler ! » C’est comme ça que j’ai compris la haute portée économique du mormonisme : il permet à un vaillant et pieux époux de se constituer un lucratif atelier familial et de se moquer, toutes portes fermées, des lois sur la limitation des heures de travail.
» Tu te rappelles aussi les missionnaires portugais d’Indo-Chine et leur excellent évêque à qui un gouverneur disait : « C’est étonnant comme les enfants dans votre chrétienté ont un type plus civilisé, plus… comment donc m’expliquer ?… plus « Européen » — et qui répondait bonnement, écartant les bras d’un geste d’excuse : « Que voulez-vous ? Nous avons des pères qui ne sont pas raisonnables ! »
» Tu te rappelles le pauvre missionnaire à qui nous avons fait croire que la maison de ce brave Barbieux, l’agent des douanes mort d’une bilieuse hématurique, avait servi aux tenues d’une loge maçonnique, que le diable y revenait, et qui est allé l’exorciser en grande pompe ? Tu te rappelles, le père Mottu, le lazariste du Gabon, sa soutane toujours salie de sciure, de copeaux de bois, de poussière de grès, parce que dès qu’il avait un instant, il taillait, dans des blocs de pierre ou des billes d’okoumé, des statues de bonnes vierges, d’anges, de bons dieux, d’une naïveté divine, ce qui ne l’aurait pas empêché de traverser l’Afrique jusqu’aux Falls pour sauver une âme. On l’aimait bien, celui-là, n’est-ce pas ? Et Prosper, tu sais, le grand évêque, un rude type, une manière d’empereur en bas violets. Pas seulement un missionnaire, celui-là : un chef. Partout, il aurait été un chef !
» Mais il y en a un à qui je ne pense jamais sans éprouver un petit frisson d’émotion, d’étonnement, comme à un homme enfin qui ne serait pas fait de la même matière que les autres, c’est un pasteur norvégien. Amundsen. Celui-là tu ne l’as pas connu. Il évangélisait, il y a quinze ans, sur la côte des Mahafales, à Madagascar. Il vivait là, depuis des années et des années, tout seul : pas un blanc à quarante lieues autour de lui.
» Un pays de chien, cette région des Mahafales ! Il y pleut toutes les années bissextiles. Autant dire jamais. Pourtant il y pousse des choses. Ce n’est pas l’aridité d’un Sahara, ça ressemblerait plutôt, autant que j’en puis juger, à certains plateaux de l’Amérique du Sud que je n’ai pas vus de mes yeux, mais dont j’ai lu la description. Les plantes s’arrangent, pour vivre, non pas dans le sol, sec comme un plafond de briques, mais dans l’air. Ce sont les feuilles qui fournissent ainsi de l’eau, de la sève aux racines : le monde renversé, quoi ! Ça ne leur donne pas une physionomie séduisante : de gros bulbes rugueux, avec des pointes qui leur sortent de partout, comme à des casse-têtes du moyen âge, des espèces de cactus nains, aux épines imperceptibles, microscopiques… Tout ça finit par se dessécher, et le vent promène ces épines qui vous entrent partout, dans la chair, dans les yeux…
» Les Mahafales se protègent la vue, comme ils peuvent, avec un voile de fibres tressées, quand ils n’ont pas besoin d’y voir absolument clair, c’est-à-dire de voler. Car telle est leur principale industrie : le vol des bestiaux, qu’ils vont razzier chez leurs voisins plus favorisés. Ils en ont une autre, assez curieuse : le long des rivières il croît quelques arbres, et sur ces arbres il y a des singes, ou plutôt des maques, des miniatures de maques, pas plus grosses que le poing. Ils les piègent, les chaponnent, et les remettent en liberté. La maque chaponnée devient très grasse, très tendre. Sur quoi ils la rattrapent, et la mangent…
» C’est un sale peuple. Sa conviction, quand un étranger a l’idée, d’ailleurs déraisonnable, je le reconnais, de venir chez eux, c’est qu’il ne peut être qu’un espion, chargé de leur reprendre les bœufs qu’ils ont chipés. Et puis je suppose qu’ils ne se sont pas installés dans cet horrible pays pour leur plaisir, qu’ils s’y sont réfugiés pour échapper à d’autres races plus fortes qui leur faisaient des misères, et qu’ils se disent : « Est-ce que celui-là va recommencer ? Tuons-le ! »
» De sorte qu’ils tuent l’étranger. Toujours. C’est la règle, c’est la loi.
» J’avais mes dix-huit miliciens d’escorte, bien armés, ils ne me faisaient pas peur. Mais je me demandais comment, depuis vingt ans qu’il était là, cet Amundsen arrivé sans rien que sa bible, son couteau de poche et sa fourchette, avait bien pu échapper à la petite cérémonie d’usage : le ventre ouvert en croix, et ce qui s’ensuit, que tu sais ? Ça me paraissait incompréhensible.
» Bon. Voilà qu’à deux kilomètres de sa chapelle — il avait fait bâtir une paillotte qu’il appelait sa chapelle — je vois arriver à tout petits pas un grand vieux habillé de blanc, tout blanc de barbe, conduit par une jeune fille tout en blanc, et blonde, blonde comme un nuage à l’orient du ciel, le matin. Elle tenait un de ses bras, de l’autre il tâtonnait avec une canne.