— Mais les missionnaires catholiques ?
— Mon ami, le prêtre catholique est doué de la formidable puissance de faire descendre Dieu sur terre, dans l’Eucharistie — par incantation. C’est du moins l’idée que se font de lui les primitifs, et, si tu veux bien y réfléchir, elle est, de leur part, assez naturelle. Donc, il n’est pas, aux yeux de ces primitifs, un homme comme les autres. Il a des pouvoirs surnaturels, il ouvre, et par conséquent peut fermer les portes du Paradis, damner ou sauver pour l’éternité. C’est formidable !… Cela se complique, pour le missionnaire catholique, d’une hiérarchie solide, organisée, qui accroît sa force de commandement. Tout, dans son esprit, est à sa place, il connaît la sienne, il sait mettre les gens à la leur. Avec ça, célibataire : on peut dire qu’il a épousé l’Église. Rien pour lui, tout pour elle. Dévouement, sacrifice, économie, domination.
… Au Congo Belge, les indigènes ne connaissent qu’un Dieu, qui est celui des catholiques. C’est un des plus précieux résultats de la campagne faite, il y a quinze ans, contre Sa Majesté Léopold II, avec le concours des missionnaires protestants : on a balancé Léopold II, mais on n’a pas balancé les missionnaires catholiques, qui ont balancé en un tournemain les protestants suédois, anglais, norvégiens et américains : ç’a été du travail bien fait, quand on y pense, quoique ce ne soit peut-être pas tout à fait celui qu’on avait dans l’idée.
» Mais, au Congo français, les indigènes connaissent trois Dieux…
— … Le Père, le Fils et le Saint-Esprit !
Partonneau haussa les épaules :
— … Ils ne s’inquiètent pas de théologie !… Je te dis qu’ils connaissent trois dieux, ou zombis dans leur langue, qui sont zombi français, qui est catholique, zombi suédois, qui est protestant, et zombi Ponsot, qui est franc-maçon. Car cet excellent Ponsot, colon influent, est aussi un libre penseur convaincu, un maçon de je ne sais plus quel degré, mais considérable, et il a fait construire, à Brazzaville, un temple maçonnique juste en face de la cathédrale de l’archevêque, exprès pour l’embêter.
» Tu as connu Monseigneur ? Il est mort, aujourd’hui, mais tu l’as connu ?… En effet, ça l’embêtait ; il avait Ponsot dans le nez, bien que, franc-maçon ou pas franc-maçon, Ponsot soit un brave homme. Monseigneur Prosper Ganthouard, que tout le monde en Afrique équatoriale appelait Prosper tout simplement, depuis quarante ans, aimait bien la plaisanterie quand elle venait de lui, beaucoup moins quand il en était victime. Cela suffit à expliquer, je suppose, qu’à la fin de sa vie il n’avait plus guère que deux soucis, hors les devoirs de son œuvre évangélique : se payer, avant de mourir, la tête de Ponsot, et administrer ses missions sans sortir un sou de sa poche. Tu comprends, Prosper c’était un fils de paysans, comme bien des missionnaires. Il avait conservé les habitudes de nos campagnes, au bénéfice de l’Église, rien qu’au bénéfice de l’Église, car, de succession personnelle, on sait maintenant qu’il n’a pas laissé lourd. Ses diocèses étaient administrés comme il eût administré une ferme : lui et son clergé devaient vivre sur le pays, de rentes en nature, pour ainsi dire ; quant à l’argent, il est fait pour arrondir le bien spirituel ou temporel, et il y a toujours trop d’occasions de le dépenser ; ça fait gros cœur.
» Eh bien, Prosper, avant d’aller au paradis, où j’aime à croire qu’il trône maintenant à la droite du bon Dieu, en raison de ses vertus et de son grade, a joui des suprêmes satisfactions que désirait son âme ; il a réalisé une notable économie, et il a eu le père Ponsot ; il l’a eu, comme tu vas voir, dans les grandes largeurs : c’est bien vrai que l’Église est éternelle, il ne lui faut qu’attendre l’occasion.
» Il y avait bien trente ans que Prosper n’était retourné en Europe : les missionnaires n’ont pas des congés réguliers comme nous autres ; même le principe, c’est qu’ils reviennent le plus rarement possible : ils meurent ou ils s’habituent, ils apprennent à vivre à la mode indigène, et les langues et les coutumes. S’ils meurent, on les remplace ; s’ils vivent, on n’a pas à leur payer leurs frais de voyage, tous les trois ans, aller et retour. Tu vois que Prosper avait été bien dressé en matière d’économie. Mais enfin, voilà que sur le tard il obtient l’autorisation de ses supérieurs d’aller soigner son foie à Vichy, accompagné d’un autre père, un socius, bien entendu, puisqu’il appartenait à une congrégation. Il prend le vapeur de la mission — un beau vapeur, pas un sabot comme ceux du gouvernement, et acheté par lui, car pour les dépenses qui rapportent, malgré qu’il fût serré pour tout le reste, comme je l’ai dit, Prosper n’y regardait pas — et il arrive à Léopoldville, chez les Belges, pour prendre le chemin de fer de Matadi, d’où il s’embarquerait. Le voici donc à la gare, devant le guichet.