»  — Monsieur, lui répond Prosper avec une grande onction, voilà trente ans que je vis pour rien avec les nègres ; je passerai bien vingt-quatre heures avec eux pour économiser 943 francs !… En voilà 57, donnez-moi deux quatrièmes… Quand part le train ?

»  — Dans deux heures. Et il n’y en a qu’un tous les quatre jours. Vous ferez bien d’aller vous installer tout de suite si vous voulez trouver de la place.

»  — J’y vais ! déclare Prosper, de la meilleure grâce.

» Le voilà qui s’installe dans une des caisses sans toit ni cloisons des quatrièmes, avec ses bas violets, son socius, ses malles et ses couffins de provisions — en grande partie de la chicouangue, qui est de la farine de banane verte — au milieu d’une centaine de négros et de négresses, auxquels il commence à raconter des histoires en patois bakongo.

» Pendant ce temps-là, le chef de gare avait réfléchi.

»  — Monseigneur, dit-il, ça ferait décidément trop mauvais effet de faire voyager deux blancs, dont un archevêque, avec des bouniouls ; rendez-moi vos billets de quatrième, je vais inscrire dessus que vous êtes autorisés à monter en première.

»  — C’est parfait, répond Prosper, je vous félicite de votre généreuse initiative : le Seigneur ne l’oubliera pas ; recevez en attendant ma bénédiction apostolique.

» Mais quand le chef de gare eut reçu la bénédiction, il songea tout de même : « J’ai peut-être un peu outrepassé mes pouvoirs. Il faut que j’avertisse la direction à Matadi. »

» Il téléphone à Matadi, et le directeur lui répond : « Comment ! vous ne donnez que des premières à monseigneur l’archevêque ! Veuillez lui dire que la compagnie se fait un devoir de lui offrir un train spécial ! »

» Le chef de gare arrête le train, qui s’ébranlait, jette sur le quai les malles de Prosper, sa chicouangue et son socius, et lui crie :