» Ponsot commence à jurer de façon à remplir d’allégresse tous les diables du Congo. Prosper et son socius, à l’autre bout du quai, lisaient leur bréviaire, les yeux baissés.

»  — Écoutez, dit le chef de gare à Ponsot, il y a peut-être un moyen : la compagnie vient d’accorder un train spécial, qui va partir, à Mgr Ganthouard ; vous le voyez bien, monseigneur ? C’est celui qui est là, avec ses bas violets… Arrangez-vous avec lui : moi, ça ne me regarde pas, le train est à lui, il en est le maître.

»  — Diable ! fait Ponsot.

» Mais nécessité n’a pas de loi. Il avait besoin d’être à Matadi à temps pour prendre le bateau d’Anvers, lui aussi ; il pensa, comme Henri IV, qu’Anvers vaut bien une messe, et le voilà, lui, le vénérable et le constructeur du temple maçonnique, abordant bien gentiment monseigneur, lui disant qu’entre Européens, n’est-il pas vrai, il faut s’entr’aider, que lui-même, en pareil cas…

» Si tu avais pu voir Prosper ! Il fut magnifique ! Courtois, la voix miséricordieuse, égale — et si ferme dans son dessein ! « Avec quel plaisir, dit-il, il obligerait n’importe lequel de ses compatriotes, en particulier M. Ponsot, dont l’excellente réputation est venue jusqu’à lui… Mais le train spécial ne comporte qu’un wagon, et ce wagon est encombré, entièrement encombré ; obligés, par la pauvreté de la mission, de se nourrir à l’indigène, les aliments qu’il emporte, pour lui et le père, tiennent toute la place…

»  — N’est-ce que cela, monseigneur, s’empressa de proposer Ponsot : laissez votre chicouangue sur le quai, et accordez-moi l’honneur et le plaisir d’être votre amphitryon jusqu’à Matadi !

»  — Voilà, concluait monseigneur, quand il contait cette histoire, ce que j’appelle une solution satisfaisante : nous avons voyagé, le père et moi, en train spécial, et M. Ponsot, vénérable de la loge maçonnique de Brazzaville, nous a traités agréablement… fort agréablement, je me plais à lui rendre cette justice, sans qu’il nous en coûtât un centime. Ce fut une bonne affaire, une affaire comme je les veux… Pourtant, elle aurait pu être meilleure. Figurez-vous que la compagnie ne m’a pas rendu mes 57 francs ! Je ne le pardonnerai jamais au chef de gare.


Mais il y avait aussi « la force morale » de l’administration. Quelle était, contre les sorciers, la sorcellerie de l’administration ? Partonneau ne me le dit pas ce jour-là. Mais un jour, à l’Exposition coloniale de Marseille, nous rencontrâmes le vieux Malgache.

Il était assis, non pas confortablement en tailleur sur son derrière et sur ses cuisses, comme font les Turcs, mais dans une position bizarre, accroupi, la pointe, si l’on peut dire, de ses fesses touchant seulement le sol ; et tressait, devant le public, des chapeaux en paille de riz. On en fait, à Madagascar, de fort jolis, qui valent bien ceux qu’on fabrique à Florence ; mais ils ne sont pas encore à la mode chez nous, ce qui tient, je pense, à la bêtise de nos importateurs ; ou bien qu’ils les vendent comme chapeaux de paille de Florence, ce qui prouverait celle de tous les Français.