Ce Malgache était un très vieux Malgache, assurément : il ne regardait pas les femmes. Tous les Malgaches, à moins qu’ils n’aient atteint un âge très avancé, font l’amour en toute innocence, avec ardeur, sincérité, persistance, et ne manquent jamais d’exprimer à la personne élue, du mieux qu’ils peuvent, l’énergie de leurs sentiments. Mais celui-là ne faisait que tresser sa paille, sans lever les yeux. Il était maigre, à la façon des vieux hommes quand la graisse ne les envahit pas ; austère comme un prêtre, toutefois souriant.
— C’est toi, Ramanantsalame, lui dit Partonneau dans sa langue… Tu n’es donc plus sorcier ?…
Le vieux dressa la tête. Tout à coup, prosterné, il embrassait les pieds de Partonneau, à la mode de son pays, quand on veut rendre hommage à un supérieur ou à un bienfaiteur. En même temps, il suppliait :
— Ne dis pas ça ici, toumpou-ko — monseigneur ! — Il ne faut pas dire ça ici !…
Mais aussi, fouillant dans son salako assez crasseux — son pagne, que les colons appellent aussi assez drôlement « le trousse c… » — il en retirait un billet de cent sous, qu’il offrit respectueusement à ce « seigneur ». Ce n’était point, je le savais, une tentative d’achat, de corruption : simplement l’hommage que tout Malgache, fidèle aux antiques coutumes, doit présenter à un grand de la terre, en le saluant.
— Non, fit Partonneau, employant presque ses propres paroles, ça ne se fait pas ici, ça… Mais je ne dirai rien, sois tranquille. Rentre andranou.
Le vieux réintégra la case où il ouvrait ses chapeaux, humblement obéissant. Partonneau s’éloigna de quelques pas. Je n’avais rien compris.
— … Ce n’est pas seulement un sorcier, c’est un assassin. Et mon premier, mon unique client… Qui sait ? J’aurais peut-être réussi comme avocat, si j’avais continué : ç’avait été un brillant début !
» … Je vais t’expliquer. Il y a vingt-six ans, quand nos troupes eurent pris Tananarive — ou plutôt ce qui restait de nos troupes : il n’y eut jamais d’expédition coloniale plus mal conçue, plus mal menée — et que nous y eûmes institué le protectorat, il y eut d’abord un fâcheux flottement dans ce qu’on est convenu d’appeler les méthodes administratives. Les militaires commencèrent par ordonner aux habitants des villages de leur apporter toutes les armes qu’ils possédaient. C’était une bêtise, parce que ces armes appartenaient à des sortes de gardes nationales. Les bons, les pacifiques, qui ne tenaient nullement à se battre contre n’importe qui, obéirent ; les méchants gardèrent leurs pétoires — des fusils snyders, vendus par les Anglais — de sorte que, en un clin d’œil, le pays fut couvert de bandes pillardes, qui ne furent pas d’abord des insurgés patriotes, mais de simples brigands. Là-dessus, les sorciers s’en mêlèrent : les sorciers indigènes n’aiment jamais les Européens, parce que les Européens amènent avec eux des médecins, et protègent les missionnaires, deux catégories de personnes qui ôtent le pain de la bouche aux sorciers, des gâte-métier.
» Un de ces sorciers, devenu chef de bande, était Ramanantsalame. Il ne se contenta pas de voler des bœufs et de chiper du riz, ce qui eût été une distraction presque innocente, il attaqua trois colons, chercheurs d’or, qui avaient eu la naïveté de croire, sur les assurances du gouvernement, que le pays était « pacifié », et les massacra hideusement. Je te fais grâce des détails de ce crime ; ils sont atroces. Les trois malheureux s’étaient réfugiés dans une case au toit de paille, à laquelle Ramanantsalame fit mettre le feu. Suffoqués par la fumée, ils tentèrent une sortie. Les hommes de Ramanantsalame les tuèrent, leur ouvrirent le ventre en croix, les mutilèrent salement… Tu comprends ce que je veux dire.