» Comme je connaissais le pays depuis longtemps, le gouvernement civil — les militaires ne voulaient plus rien savoir — me mit à la tête d’une vingtaine de miliciens, avec ordre de m’emparer du bonhomme, vivant, si possible. Par hasard, j’y réussis. Je le pris au vol au moment où il sautait par la fenêtre d’une maison dans le village où il s’était réfugié. Je croyais que ma besogne était finie… Mon vieux, tu ne tiens pas compte des beautés de la civilisation ! Qui dit civilisation dit tribunaux. Il y avait à Tananarive une Cour d’assises, mais une Cour d’assises sans jurés ; rien qu’un président, deux juges en robe rouge et deux assesseurs, choisis parmi les colons. Seulement, on ne trouva point d’avocats : la graine n’en avait pas encore germé dans l’île. Je vois donc arriver chez moi le procureur général.

»  — Il paraît que vous êtes licencié en droit ? me dit cet important magistrat.

»  — Comme tout le monde… Quand on est jeune, on ne sait pas ce qu’on fait !

»  — Non, pas comme tout le monde, répond le procureur général. Nous avons eu beau chercher, il n’y a pas d’autre licencié en droit à Tananarive. Vous êtes le seul. Alors il faut que vous soyez le défenseur, devant la cour, de Ramanantsalame.

»  — Mais c’est idiot ! C’est moi qui l’ai arrêté, voyons !

»  — Ça n’a aucune importance : vous serez son défenseur.

» Un des principes que j’ai acquis au cours de ma carrière d’explorateur, est que, plus les requêtes ou les injonctions qui vous sont présentées vous semblent stupides, plus il est inutile, ou même dangereux, de n’y point obtempérer. Je comparus donc aux assises en qualité de défenseur de cette canaille de Ramanantsalame, et prononçai, en substance, la plaidoirie que voilà :

« Jugés par des magistrats civils français, en vertu des lois criminelles françaises, nous nous bornerons à invoquer l’article 12 du Code pénal : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. » Et nous ferons appel non seulement à la lettre, mais à l’esprit de cet article, ainsi qu’à l’usage plus que séculaire : vous n’avez pas le droit de nous décoller autrement qu’à l’aide de cet appareil qui déjà fit tomber, aux jours révolutionnaires, la tête de tant d’innocentes victimes. J’ai nommé la guillotine ! Eh bien, amenez vos bois de justice ! Nous les attendons : à Saint-Pierre-et-Miquelon, colonie où les transports sont bien moins dispendieux qu’ici, il en coûta 72.000 francs à l’administration pour faire exécuter un condamné à mort. A Tananarive, la facture, messieurs, s’élèverait, suivant le barème que je soumets à votre désintéressé et judicieux examen, à 150.000 francs. Vous trouverez sans doute que c’est bien cher pour se payer la tête d’un pauvre diable, aveuglé d’un obscur fanatisme, qui… qui… qui… Et caetera. »

» Après quoi je m’assis, au milieu de l’ahurissement général. La cour se retira pour délibérer. Le président, brave homme, et pas bête, qui avait fait toute sa carrière de magistrat aux colonies, souffla un peu, et avisa :

»  — Il y a tout de même quelque chose dans l’argumentation du défenseur : si nous condamnons cet homme à mort, il le faudra guillotiner. Et nous n’avons pas de guillotine…