Il ne faudrait pas croire que toutes les dames que, dans l’acception biblique du terme, mon ami Partonneau connut à Paris, quand, par chance il y venait se reposer de ses fatigues, échouèrent, comme celle dont je viens de parler, à la préfecture de police. Il y en eut d’autres, dont les relations avec cet homme illustre se terminèrent différemment, bien que d’une façon toujours aussi singulière ; et je compte rapporter comment. Il est certain qu’il n’avait de rien, ni des femmes, ni de l’autorité, ni de la manière dont il convient d’exercer cette autorité, une conception qui puisse ressembler en quoi que ce soit à la nôtre.

Celle-ci ne pouvait que demeurer fort éloignée des comportements que son génie naturel, développé par ses séjours sous d’autres cieux, et l’habitude qu’il avait prise d’y exercer les réalités de la domination, avaient inculqués à Partonneau. C’est ce qu’il me fit bien sentir, il y a quelques années, alors que j’avais le plaisir de le retrouver chef de cercle, muni de pouvoirs effectivement illimités, dans une des régions les moins assimilées de notre Indo-Chine septentrionale : car ce diable d’homme a été partout, et l’on doit à la vérité de reconnaître qu’il est l’un de ceux qui ont le moins mal réussi partout où il a passé.

« L’administration, me dit-il, est une chose très simple. Elle a trois aspects : ce qu’on fait pour le gouvernement, ce qu’on fait pour les indigènes, ce qu’on fait pour soi. Le gouvernement, les indigènes n’étant pas électeurs, se déclare satisfait si les impôts rentrent régulièrement. Pour les indigènes, il s’agit de les persuader que plus ils paieront régulièrement ces impôts et moins on les embêtera. En d’autres termes, que s’ils s’acquittent gentiment de ce devoir, on leur fichera la paix absolument, et que nous serons pour eux comme si nous n’existions pas. Pour soi-même, il s’agit d’organiser sa petite vie le plus confortablement qu’on peut. »

Je constatai que, en effet, Partonneau jouissait de la confiance silencieuse du gouvernement ; que les indigènes payaient l’impôt et, pour le reste, ne se volaient les uns les autres que selon leurs coutumes héréditaires ; enfin, qu’il avait organisé sa petite vie.

Il s’était fait construire une « résidence » au milieu d’un assez beau lac. C’était afin de goûter un peu de fraîcheur. « L’inconvénient de cet emplacement, expliquait-il, est que l’eau engendre des moustiques : mais c’est un fait bien connu que les poissons rouges mangent les moustiques. J’ai donc frappé mes administrés d’une taxe annuelle et personnelle d’un certain nombre de poissons rouges, dont ils s’acquittent fort honnêtement ; ils les mettent dans le lac et je suis débarrassé des moustiques. Une autre plaie du pays, ce sont les cafards ; ils envahissent les habitations : mais c’est un autre fait bien connu en histoire naturelle que les pintades mangent les cafards. Il me suffit donc d’entretenir dans la résidence les pintades qu’il faut. »

Et il est vrai que cette demeure administrative avait, grâce à ces oiseaux, l’air d’un poulailler ; mais il jugeait avec bon sens qu’il n’est pas, après tout, plus extraordinaire d’avoir chez soi des pintades que des chiens ou des chats.

Toutefois, l’intérieur de ce palais résidentiel me parut assez bizarre. Il ne se composait que d’une chambre à coucher, sur laquelle je reviendrai tout à l’heure, et d’une salle immense, très haute, mais entièrement dépourvue de meubles. J’apercevais seulement, suspendues au plafond, des choses vagues, auxquelles étaient attachées des poulies.

Partonneau me dit, d’un air tout naturel :

— Je suppose que tu veux déjeuner ?… Tirailleur Ba, — c’est-à-dire numéro trois, — l’appareil numéro cinq !