— … Tiens, viens chez moi !

— Nous pouvons bien causer ici…

— Viens chez moi ! Je n’y vois plus clair.

Savez-vous ce que c’est que la jalousie des hommes qui vieillissent ? Un sentiment désolant, amer et résigné tout ensemble. Je l’éprouvais en cet instant. J’eusse volontiers aimé madame Vaubelle, je l’ai avoué. J’adore lâchement, en esclave, cette petite Camille. Elles ne m’ont jamais regardé. Et elles étaient tout entières, de corps et de volonté, à ce Partonneau, ce Partonneau que j’aimais aussi, que je ne pouvais m’empêcher d’aimer, et qui les faisait souffrir. Du moins, il avait fait souffrir madame Vaubelle, et il s’était résolu, bizarrement, absurdement, à la faire encore souffrir. Mais Camille ? J’en étais moins sûr. Alors, c’était moi qui souffrais…


Chez Partonneau. Un appartement de trois pièces, mais vastes, rue Lhomond, dans une vieille maison, ancien couvent désaffecté, je crois. Les fenêtres donnent sur des jardins et du silence. Pas un bibelot, pas un souvenir exotique, dans le logis de cet homme qui ne s’est pas contenté de courir la terre entière, mais y séjourna, s’y fit partout des demeures. C’est par là que je comprenais combien son imagination est forte : il n’a besoin de rien pour se rappeler. Des livres, seulement, des collections de cartes et de dossiers, et, parmi ces livres, au-dessus même, des romans policiers, la plupart anglais. Presque pas de meubles. Dans son cabinet, une large table en bois blanc, posée sur tréteaux, pour étudier les cartes ou en dessiner. Mais, dans un coin, un de ces matelas « cambodgiens » durement rembourrés, articulés, et qui se replient de façon à pouvoir s’emporter comme une valise. Partonneau ouvrit un placard, en retira la petite lampe dont je connais bien la forme et l’emploi, deux longues aiguilles, un pot à opium en corne de buffle, et une pipe au tuyau de bambou, de celles qui sont les plus communes, mais vieille et bien parfumée, très douce.

Je levai le couvercle du pot à opium. La drogue y avait séché. Dure comme du bois, elle avait maintenant l’apparence d’une plaque de vernis brun, couverte de poussière. Partonneau essuya cette poussière et mit une bouilloire sur un réchaud.

— Il va falloir faire fondre l’opium, dit-il. Voilà près de deux ans que je n’ai fumé, mais c’est ainsi que je comprends la drogue. Pas d’habitude !… D’abord, il faut s’arranger pour ne jamais tenir à rien… En user seulement quand on a besoin d’y voir clair — et pour être saoul après si c’est nécessaire. Dépasser la dose normale — ça vient vite, quand on n’a pas l’accoutumance — et dormir, dormir ! S’abrutir pour vingt-quatre heures. On se réveille dégoûté de soi, c’est ce qu’il faut.

« Y voir clair ! Y voir clair !… » Voici deux fois qu’il répétait cette phrase. Il me faisait peur.

— Veux-tu commencer ? proposa-t-il, faisant griller la première boulette.