— Non. Je préfère ne pas fumer.

— A ton aise… Moi, je te répète que j’en ai besoin.

Durant plus d’une heure, j’entendis le grésillement des boulettes. Je percevais vaguement, dans l’ombre de la chambre, sa main forte et toujours ferme qui maniait l’épingle longue. Longtemps, sans presque cesser de fumer, sinon pour boire un peu de fleur de thé, il demeura muet, concentré, les yeux fixés sur je ne sais quoi, que je ne voyais pas, qui n’existait pas. Par degrés, le rictus qu’infligeait à ses traits la contracture de ses muscles s’évanouit. Une fois encore, il fut le beau Partonneau, viril et rajeuni. J’admirai le courage de cet homme qui savait posséder toujours là, à portée de sa main, le remède périlleux, il est vrai, mais si sûr en apparence, et séduisant, à son affaissement, à sa souffrance, et qui refusait d’en user… Puis, il se mit à parler, à parler sans interruption, faisant les demandes et les réponses. Je connaissais cela : entre l’idéation logique d’un esprit solide, fonctionnant à l’état normal, et celle que procure l’opium au début de la fumerie, il y a toute la différence d’une mélodie, une vraie mélodie, à une tyrolienne. La tyrolienne, ce sont des roulades sur un thème élémentaire, non pas un air : mais c’est alors justement ces roulades qu’on trouve sublimes, où l’on se délecte… Enfin, le cerveau se fixe. Il ne distingue plus, ou ne croit distinguer qu’une chose, une seule, à la fois très proche et très lointaine, immobile et toutefois envahissante. Il la contemple avec un détachement surnaturel, une acceptation sympathique et souriante, quelle qu’elle soit, même atroce.

Oui… une heure, deux heures, j’ignore combien de temps, Partonneau fit passer devant mes yeux des visages, des paysages, des aventures. J’en reconnaissais quelques-unes, transfigurées. D’autres étaient peut-être des rêves, mais plutôt la transposition, sur un plan biais, spirituel, de réalités évanouies. Un métaphysicien ne voit pas, ne conçoit pas la nature, quand il la veut expliquer, telle qu’elle lui apparaît : il se promène à l’envers du monde sensible.

Et c’est, tout à coup, presque cette image qu’employa Partonneau. Son visage avait conquis une étrange béatitude.

— Je suis… je suis à l’envers de la tapisserie ! Et c’est moi qui l’ai faite. Je suis le tapissier. Tu sais comment il fait, le tapissier ? On n’y comprend rien quand on le regarde : ce ne sont que des taches de couleur et des brins de laine qui touffent. Mais lui sait : il est le maître, comme Dieu — c’est même la comparaison qui explique le mieux l’action divine, — et le dessin naît sous ses doigts. Moi aussi, maintenant, je suis derrière le canevas. Je vois d’avance, je sais d’avance. Je fabrique souverainement ce qui me reste de vie. En ce moment, par toute la terre, il n’y a pas dix hommes tels que moi : tous les autres sont à l’endroit de la tapisserie, ils se laissent tisser sur le canevas, ils ne le tissent pas !

» C’est à ça que ça sert ou que ça devrait servir, la drogue !… Je suis maintenant au-dessus de moi. Je me regarde comme du haut de l’éternité. Tout à l’heure, il n’en était pas ainsi. Tout à l’heure… oui, quand j’ai commencé à fumer, mon idée, si tu veux la savoir, c’était de prendre cette petite fille, puisqu’elle s’offre. Quoi ? Quoi ?… Moi, Partonneau, à mon âge !… A cause de mon âge, peut-être ? Devenir à la fois le père et l’amant. Avoir une enfant qui serait une maîtresse ! Etre à peu près roi, là-bas, loin de ce chien de pays ! Elle n’est pas comme l’autre, celle-là ! Elle n’est pas d’ici. Je la comprendrais, elle me comprendrait, elle saurait pourquoi je fais les choses. Ah ! que ce serait beau, quelle fin, quelle fin pour ma vie ! Tu sais, quand je me suis mis à fumer, et que je parlais sans m’arrêter, c’est à ça que je pensais en-dessous.

» Et puis, l’ivresse, la saine ivresse de mon cerveau a dissipé celle de mon cœur. J’ai vu clair, dans cet être humain qui est là, à côté de moi, qui est moi, et que je considère froidement, comme un étranger, telle une âme qui procéderait au jugement de sa vie, après la mort du corps ! Je vais te dire : dans six mois, Camille me donnerait des coups de cravache ! »

Je haussai les épaules. S’il eût décidé de prendre Camille, je l’aurais haï. Mais cette imagination ! Il divaguait…

— … Elle me donnerait des coups de cravache, elle mettrait le feu à la case, ou pire… Et elle aurait bien raison. Je vais te dire ce que je ne t’ai jamais dit, quand tu me parlais de madame Vaubelle. Ce sont des choses qu’on a peine à s’avouer même à soi, et que, du reste, on sait à peine, qui demeurent dans l’inconscient à moins qu’on ne soit illuminé comme je le suis, pour quelques heures… Ce n’est pas impunément qu’on a connu le goût de l’amour exotique… Non, je ne parle pas des boys : un moraliste se plairait à concéder que je suis à peu près normal. Il se tromperait. Je sais qu’il me faut un certain genre de femmes, et justement de ces femmes comme il y en a là-bas ! toutes jeunes, toutes jeunes, comme Camille, mais Camille mûrira.