» … Et presque des garçons, tu sais, minces, sans sexe, sauf leur sexe. Et soumises, obéissantes en tout, des esclaves. Camille est de sa race, d’autant plus de sa race qu’elle a vécu, qu’elle est née aux lieux où cette race peut imposer son besoin de domination. Elle ne sera jamais soumise… La vois-tu, devant mon harem ? Elle n’accepterait jamais, jamais ! Alors, ce serait l’enfer… Voyons, rappelle-toi ? Tu en as vu, de ces couples-là, où nous sommes allés ?

Il roula une dernière boulette plus grosse que les autres, en aspira la fumée, qu’il garda longtemps dans ses poumons.

— Un colonial, un vrai colonial doit mourir solitaire.

Il avait fermé les yeux. Je voyais bien qu’il ne dormait pas : mais il était parti pour ces régions inaccessibles et froides où tout devient indifférent. Ni moi, ni personne, ni rien du monde extérieur n’existait plus pour lui. Je le quittai, silencieusement.


Ce n’est pas cette année-là que j’ai retrouvé Partonneau. Jamais criminel ne prit plus de soin pour faire perdre sa trace. Il avait disparu, dès le lendemain de cette nuit décisive, sans envoyer un mot ni à moi, qui me considérais comme le meilleur, le plus fidèle de ses amis, ni à madame Vaubelle, ni à Camille. Il se fût fait moine, il fût entré dans une chartreuse, une trappe, qu’il n’aurait pu s’évanouir plus complètement. Je le savais vivant, étant allé demander de ses nouvelles au ministère. Les trimestres de sa pension lui étaient régulièrement payés, on lisait sa signature sur les feuilles d’émargement, mais son adresse me fut refusée : il avait formellement interdit de la communiquer. Je me rappelais le mot, le mot héroïque ou désespéré qu’il avait eu : « Un colonial, un vrai colonial, doit mourir solitaire ! » Mais aurais-je pu soupçonner qu’il l’avait pris dans une acception si farouche et radicale ? Il était toujours membre, semble-t-il, de diverses sociétés scientifiques, auxquelles continuaient de parvenir ses cotisations. Leurs bulletins, sur son ordre, lui étaient envoyés au ministère, qui les lui retournait. Par le même canal, on lui avait proposé de faire partie de l’Académie des Sciences Coloniales, qui venait de se fonder ; il n’avait même pas répondu. Comme il l’avait résolu — mais de quelle manière ! — « il s’en était allé », il avait abandonné, s’était séparé brusquement, brutalement du monde. Je me souviens d’avoir lu des journaux — des journaux spéciaux ! — qui, déjà, parlaient de lui comme d’un mort, un mort presque illustre, mais d’une illustration déjà périmée, d’une autre époque, abolie. Je songeais parfois : « S’il était encore l’ancien Partonneau, comme il en rirait ! Mais il ne l’est plus, sans doute. Dans cet état mêlé de détachement sublime et de dégoût sauvage où je l’ai vu, où, certes, il est encore, puisqu’il ne reparaît pas, que reste-t-il du Partonneau que j’ai connu ?… »

Une autre chose me faisait souffrir : la manière dont les jeunes, ceux qui lui avaient succédé, ou le souhaitaient, parlaient de lui comme d’une vieille gloire, d’une vieille lune… C’est ce qu’il avait prévu, prédit : non seulement la montée de générations nouvelles, ingénument pressées, féroces, mais l’avènement d’un monde qui, subitement, repoussait l’ancien, eût-on cru, à des siècles et des siècles en arrière… Moi-même, chose affreuse à dire, je commençais d’oublier Partonneau. La vie est la vie. Et puisque je voulais vivre, continuer de m’intéresser aux choses qui sont, ou qui vont naître, même si elles me déplaisent, même si je n’y trouve pas ma place…


… Vers le milieu du mois de novembre, les premiers froids de l’hiver étant venus assez prématurément, un ami m’emmena tirer le canard, à la hutte, sur un des grands étangs de Bourgogne. Il ne convient pas de préciser davantage la région. C’est un des genres de chasse que j’aime le mieux, avec une sorte de passion triste. Il fait presque nuit, les mains gèlent à travers les gros gants de laine sur le canon du fusil. Les feuilles jaunies, gelées, lourdes de grésil, tombent des arbres avec un bruit toujours le même, presque imperceptible, cependant importun, fatidique, qui fait penser, je ne sais pourquoi, à des cimetières. Les bûcherons, les charbonniers abattent des troncs ou les ébranchent. La sève de ces blessures exhale une odeur amère, voluptueuse encore, qui donne envie de pleurer sur tout ce qui vieillit, sur tout ce qui s’en va. Il n’est que l’eau, cette eau si froide, qui a l’air vivante. Il y a, dans l’aspect de l’eau, toujours, quelque chose d’éternel et de consolant. Le ciel, presque noir, verse des larmes lentes, l’air est noir, sauf pour un mince reflet de cuivre rouge au couchant. On entend chuchoter dans la hutte : « Les voilà ! » Et l’on aperçoit, vaguement d’abord, la grande bande ailée, triangulaire, qui crisse et tourne avant de se poser. Alors, je me demande : « D’où viennent-ils, d’où viennent-ils ? Ils voyageront toujours, eux, jusqu’à leur mort. Moi, j’ai fini… Je suis arrêté, et j’attends ici… » J’en oublie de tirer, je tire trop tard. Je fus maladroit…

Le village est un petit village, où l’auberge, bien que bourguignonne, est pauvre. Nous y fîmes un repas tardif, assez misérable. L’aubergiste nous confia que nous eussions trouvé meilleure chère un jour de foire. Les autres jours, dame !…