Comme nous nous levions sur cette suggestion candide, il ajouta :
— Vous le verrez peut-être, chez le forgeron, le Perdu. Il y va… Il cause guère, mais il y va…
C’est une chose émouvante, quand on y pense, que de nos jours mêmes, après de si grands bouleversements qui ont changé la face de la terre et l’âme des gens, il se trouve encore, dans notre France et sans doute dans tout le reste de l’Europe, des bourgades où, comme du temps d’Œdipe, le rude atelier du forgeron demeure le lieu de réunion des hommes et des femmes, l’abri du passant qui entre, vient se chauffer et prendre les nouvelles… Nous entrâmes, disant : « Salut, messieurs et dames », ainsi qu’il convient. Et cela aussi est beau : ces appellations primitivement réservées aux seigneurs et à leurs épouses, obligatoires aujourd’hui à l’égard de tout Français, de toute Française, signifient que tous les Français, quarante millions de Français, sont devenus des seigneurs. Nous ne nous en apercevons plus, mais les étrangers le remarquent… Le forgeron, maître en sa demeure, répondit : « Salut ! » sans se lever, et ceux qui étaient là, les hommes et les femmes, à leur tour, prononcèrent : « Salut ! » Mais, seuls, ceux qui étaient près du feu qui ne s’éteint jamais, le feu de braise sur lequel on jetait, de temps en temps, des brindilles de sapin pour faire de la clarté, ceux-là seuls se levèrent pour nous laisser approcher de l’âtre. Courtoisie due aux derniers arrivants, surtout inconnus.
Il paraît que, avant notre arrivée, quelqu’un lisait, à la lueur d’un unique luminaire, je ne sais quelle nouvelle puisée dans je ne sais quel almanach. L’almanach et le journal, dans les campagnes, ont remplacé les vieux contes de la Bibliothèque Bleue, que les colporteurs ont renoncé à vendre depuis quarante ans. C’est dommage. C’était bien beau, même dans la pâle adaptation de cette collection à quatre sous, la légende des quatre fils Aymon ! Mais il faut savoir se résigner. Si le monde ne changeait en rien, ce serait encore plus laid, plus triste et plus funeste que lorsqu’il change trop, à notre goût… La lecture s’interrompit. On nous demanda poliment si la chasse avait été bonne. Des trois cents habitants du village de C… pas un n’ignorait, depuis le matin, que nous étions là, et pourquoi. On fit des remarques sur le temps et la saison. Tout cela était lent, rituel. Les formules d’accueil et de politesse sont peut-être ce qui change le moins vite dans un peuple, même en voie d’évolution rapide. La surface y est moins troublée que le tréfonds.
Il y avait des vieilles et des vieux sur de rares chaises de paille, des gens sur des bancs, des blocs de bois, des tas de ferraille. Parfois, les branchettes de sapin s’éteignaient. Alors, on ne voyait plus que la face, éclairée par la chandelle, du jeune homme chargé de lire l’almanach. Parfois on en jetait sur le foyer un nouvel amas, les figures s’illustraient de rouille et de sang comme dans un tableau des frères Le Nain. Je ne les considérais pas une à une, je laissais errer partout mon regard incertain, attentif seulement à l’ensemble, d’autant plus que, pendant ce temps, j’essayais de trouver des choses à dire, ce qui n’est jamais facile dans un milieu qu’on ignore, dont on sait seulement qu’il est malin et susceptible. Il m’est impossible de me rappeler combien de minutes s’écoulèrent avant que mes yeux pussent distinguer un personnage familièrement mêlé aux autres, qui n’était ni au fond, contre la muraille, avec les jeunes, ni en avant, avec les vieilles, les vieux et les importants du village — et le seul, pourtant, vêtu comme un « monsieur ». C’était évidemment le Perdu, ce ne pouvait être que lui — et le Perdu était Partonneau !
Il ne paraissait pas notablement vieilli. Il avait engraissé seulement, et sa barbe que, comme un paysan, il ne rasait qu’une fois par semaine, croissait rêche et blanche sur ses joues et ses mâchoires plus rondes et plus molles. Plus de traces de contracture sur son visage, que je retrouvais détendu, apaisé, mais aussi effacé, dégradé : telles ces monnaies antiques dont l’usure effrusta l’effigie. Et il y a l’impondérable, l’indicible ! Dix années auparavant son regard, pesant derrière mon dos, m’eût fait tourner la tête et pressentir : « Il est là ! » Mais ou bien il ne s’était pas soucié de me regarder, m’ayant reconnu, ou bien il n’était plus Partonneau, mais un homme tel que tous les hommes, sans plus de volonté, ni d’empire.
Ce fut moi qui allai à lui :
— C’est toi, ici, Partonneau ?
J’entendis une voix qui était sa voix, et pourtant ne l’était plus : « Oui, c’est moi… » — Mais si forte est la puissance du souvenir et de l’amitié-amour, que, malgré cette froideur, s’il n’y avait pas eu tout ce monde, si enclin à se moquer, je l’eusse embrassé.