Quand Plévech vit que la porte commençait à tourner, il donna un coup d’épaule qui l’envoya contre la muraille ; il vit sa femme dans l’embrasure. Elle se tenait devant lui le corps un peu penché en avant, les mains jointes, le front lisse, les yeux clairs, et ouvrant la bouche pour dire :

— C’est donc vous tout de même, notre homme, à présent !

Mais lui, sans un mot, lui lança par la figure un coup de poing qui fit éclater la peau, sur l’os de la joue, comme on crève du doigt l’écorce d’un fruit mûr. Il avait frappé si fort qu’elle tomba toute droite, sans pouvoir se retenir, la tête sous la table et juste contre la haute chaise de Julot. Elle avait poussé un grand cri, et tous les enfants se mirent à hurler. Ce fut la voix de Julot qui la redressa. Sans ça elle aurait fait la morte, et, d’ailleurs, elle avait envie de vomir à cause de la douleur et de la secousse. Mais le petit, qu’est-ce qu’il allait lui faire, son homme, au petit ? Elle eut un bondissement d’une élasticité sauvage et silencieuse qui la releva sans que personne pût voir comment. En une seconde elle avait arraché Julot de son siège de paille, tourné derrière Plévech, lancé l’enfant sur la route, et dit à Michel, son frère aîné, en le poussant dehors :

— Cours avec le petit, cours vite, derrière l’église, où tu voudras !

Et quand ce fut fait, elle jeta ses griffes en avant, comme une bête en rage. Plévech recommença de taper. Parfois, quand les doigts de sa femme approchaient trop près de ses yeux, il les prenait dans ses mains rudes, les tordait ; elle tombait à genoux. Alors il l’abattait par terre d’un coup de poing sur le crâne. Parfois il la frappait sur les épaules et la poitrine ; il s’étonnait de ce bruit si mou qu’il lui paraissait insuffisant pour sa colère, et, ouvrant la paume, la giflait à toute volée. Elle criait par peur, encore plus qu’à cause de ses blessures, croyant qu’il allait la faire mourir.

Les deux petites, Amandine et Léa, se taisaient maintenant, terrifiées. Seulement la plus grande avait pris l’autre dans ses bras. C’est un signe du génie qui est dans les sexes, avant même qu’ils soient formés : les petits garçons, s’ils ne peuvent fuir devant un danger, tendent des poings inutiles ; les petites filles s’enlacent, la plus grande serrant la plus jeune : ils font déjà comme ils feront plus tard, devenus des hommes et des femmes. Plévech les rencontra sur sa route terrible, et les heurta du pied si rudement que le groupe que faisaient leurs corps s’effondra sans se disjoindre. Elles restèrent étendues sur les dalles de granit, les yeux pleins d’épouvante.

Plévech en éprouva du trouble. Il n’avait pas eu l’intention d’abîmer ses gosses à lui, et d’ailleurs, il ne savait plus bien ce qu’il avait fait. C’était un autre homme qui avait frappé, tandis que le Plévech ordinaire s’en était allé on ne savait où. Mais à cette heure il revenait, faible comme après une grande maladie, faible à se plaindre, à pleurer, à demander des tisanes. Pourtant il se répétait, pour se prouver que c’était lui qui avait fait tout ça, et qu’il avait eu raison : « On m’a fait du tort, on m’a fait du tort ! » C’était comme s’il eût boudé ; un sentiment si médiocre, après sa fureur magnifique, l’humiliait confusément. Il demanda :

— Où qu’il est ?

Il voulait parler du bâtard. Mais sa femme, qui l’entendit, demeura couchée par terre, sans répondre, la figure dans ses cheveux et dans ses doigts, qui se tachaient de sang.

Il haussa les épaules comme s’il n’était pas responsable, et sortit. Le frère de Pouldu, qui est marchand de bestiaux, avait bien entendu qu’il réglait son compte, et tous ceux de la rue avaient aussi quitté leurs maisons pour écouter. Mais quand Plévech parut sur le seuil de sa porte, ils rentrèrent chez eux, excepté Pouldu, qui se montra plus brave, parce qu’il le connaissait davantage, et qui vint à lui.