Dans son idée, ces ennuis se rattachant à sa souffrance obscure, il les avait remâchés avec une espèce de fureur voluptueuse, et la conviction qu’il aurait à se venger, parce que ça faisait partie du compte. Mais ensuite, au cours des dix-huit mois qui s’écoulèrent avant son congé, l’ordre du service fut au-dessus de lui, avec la même régularité que celui des saisons et des astres ; et d’accomplir les mêmes actes aux mêmes heures, d’être perpétuellement commandé, de vivre sous un ciel où les hommes, les arbres, jusqu’aux toits des demeures, étaient si différents de ceux de son pays, Plévech s’en trouvait comme ébahi. Il ne pouvait plus voir une vérité qui n’existait qu’à l’autre bout de la terre ; il la savait, mais ne la sentait point. Voilà pourquoi les simples ont besoin de boire : l’ivresse leur donne de l’imagination. Et Plévech, ne comprenant plus son cas, se disait quelquefois, en cherchant sa colère : « Quand j’ai pensé comme ça c’est que j’étais saoul ! » Il se faisait tort. Il lui avait fallu l’alcool pour être tout à fait lui-même, un homme capable de sentiment, de délicatesse et de douleur morale.

Mais quand le Cachar l’eut ramené à Brest, il éprouva, dès les premières heures de sa libération, une tristesse immense, un isolement de cheval dételé qui n’est pas encore à l’écurie. Des femmes, dans les débits, n’excitaient son désir que pour lui rappeler celle qu’il attendait ; et cependant il les considérait avec une espèce d’exaltation sauvage, ne sachant plus s’il avait envie de les prendre ou de les battre. Puis le souci lui remontait à la tête du devoir qu’il avait de retourner chez lui pour y porter un châtiment. L’absinthe et l’eau-de-vie lui firent d’abord considérer ce châtiment comme un plaisir qu’il allait se donner ; il en riait tout seul.

Ce fut à Guingamp, où il lui fallut attendre, sur les bancs d’une salle froide et mal éclairée, l’heure où il pourrait reprendre le train de Plouha, que la méchanceté lui monta au cerveau ; c’est que les heures où l’ivresse vient de tomber sont toujours pleines d’une angoisse déchirante, surtout dans l’obscurité. On voit encore dans les choses tout ce que l’excitation de l’alcool vous y a montré, mais dans la douleur, une douleur qu’on ne peut plus supporter sans un âpre désir d’en tirer vengeance. On sait alors, jusqu’au fond de l’âme, avec la plus atroce certitude, que si on a du mal c’est la faute de quelqu’un, à qui on ne peut pardonner — car après cet impossible pardon, il ne resterait plus qu’à mourir soi-même : la vie serait trop creuse et trop dégoûtante. Oui, oui, le suicide ou l’assassinat, voilà les actes qui paraissent inévitables et nécessaires, la nuit, quand on a du chagrin, qu’on a bu et qu’on est dégrisé. Plévech était tremblant dans tout son corps et raidi dans sa volonté, glacé dans tous ses membres et fixé dans son vœu. C’était trop contraire à ce qu’on lui devait, c’était trop sale, ce qu’il y avait chez lui : un enfant qui n’était pas de ses reins, un enfant qu’on lui avait laissé nourrir de son prêt, de ses sous, pendant qu’il était sur la mer, à trimer. Il avait la conception d’une injustice affreuse et lâche qui noircissait la terre et la vie, et qu’il fallait effacer, nom de Dieu !

Il était sept heures et demie du matin quand le train le descendit à Plouha. Il pleuvait. Plévech se couvrit machinalement de son caban, mit son sac par-dessous, bien à l’abri, en homme soigneux de son bien, et marcha vers sa maison.

Quand il fut devant la porte, il frappa du poing, trois fois. Et sûrement la Plévech était déjà levée : ses mains actives faisaient du bruit près du feu et des écuelles, et il y avait aussi des pas d’enfant.

— Qui est là ? fit-elle.

— C’est moi, Jeannie, dit Plévech. Ouvre !

Et le ton de sa propre voix le saisit. Il lui paraissait étonnant qu’elle pût retentir de la sorte, au dehors : depuis la veille, il n’avait entendu que des voix intérieures.

— Ma doué ! cria Jeannie.

Elle ignorait que Plévech connût la vérité, et d’avoir à la dire, ou même à la laisser voir, lui paraissait épouvantable ; mais elle tira le verrou sans hésiter, parce qu’il était le maître. Les gosses continuaient à traîner derrière elle, par jeu et aussi par curiosité, pour voir l’homme qui se faisait ouvrir de cette façon-là. Il y avait Michel, l’aîné ; les deux petites, Amandine et Léa ; mais Julot, le bâtard, était resté assis, devant la table, sur sa chaise de paille, à cause de la barre de bois qui l’enfermait, pour l’empêcher de tomber, à la hauteur de la ceinture.