II
LA ROUTE
Rien, en effet, lorsqu’il sortit du Val-de-Grâce pour reprendre sa place à la caserne de la Nouvelle-France ne me montra qu’il eût dépouillé le vieil homme. C’était un soldat, rien qu’un soldat, qui s’attend à payer, un jour ou tous les jours, avec ses pieds qui marchent, son dos qui porte le sac, et toute sa poitrine offerte, le droit de ne pas chercher son pain, de dormir sous un toit ou une tente, et de n’avoir jamais à s’occuper de personne, pas même de lui. Son impartialité d’observation, sa manière de dominer les choses, pas de bien haut, certes, mais de les dominer, lui étaient personnelles, mais venait tout de même de là : il avait le temps ! Pour le reste, décidément, c’était un soldat de métier, un type qui disparaît. Et je croyais tout savoir, du soldat de métier. Ce fut lui encore qui me tira d’erreur.
C’était un dimanche matin, et j’étais venu le chercher, avant la soupe, pour lui offrir à déjeuner. Une de ces voitures qui portent, sur leur caisse peinte en brun-chocolat, cette inscription inquiétante : « Ministère de l’Intérieur. Service des Prisons », venait d’entrer dans la cour. Ces longues boîtes rectangulaires et sans ouvertures, sauf d’étroites persiennes latérales et une portière grillée qui laisse entrevoir le profil assombri d’un gendarme ou d’un garde de Paris, ont un aspect particulièrement sinistre. A penser qu’on fourre là-dedans des vivants qui ont besoin d’air, comme tout le monde, on éprouve malgré soi une impression de dégoût et d’angoisse. Ce n’est pas seulement qu’on se les imagine contenant un commencement de mystère, un accusé, un criminel ou peut-être un innocent, enfin du malheur. Mais elles sont laides ! Elles ressemblent affreusement à ces fourgons des pompes funèbres qu’on emploie pour conduire les morts jusque dans les gares ou les cimetières éloignés. On dirait qu’elles sentent mauvais, on dirait surtout que les prisonniers qu’elles contiennent sont déjà pareils aux hôtes des cercueils.
Le municipal de service dans la voiture prit ses clefs, fit jouer des verrous, de serrures ; et nous vîmes descendre en chancelant un soldat d’infanterie coloniale dont la face était si épouvantablement abjecte et désespérée que Barnavaux lui-même — et il est dur, il sait quels ravages peuvent opérer l’ivresse, la folie, l’affaissement qui suit les mauvais coups reçus et portés — en demeura un instant stupéfait. Il fit entendre un petit sifflement.
— Il a sa couche celui-là ! fit-il.
Le soldat grelottait comme un animal qui crève. Sa figure grise, plombée, souillée de tous les poisons que laisse dans le crâne et dans les veines une ivresse vieillie, rancie, malsaine et douloureuse, était recouverte encore d’un crasse humide qui ressemblait à de la boue.
— C’est une belle cuite ! fis-je.
— Non, dit Barnavaux, subitement intéressé, il n’est pas cuit. Il a été… il a été refroidi pendant sa cuite !
Et comme je ne comprenais pas, il ajouta :
— Regardez sa capote, elle est toute mouillée. Son pantalon aussi. Il est habillé d’éponges, le pauvre bougre. Et l’effet que ça produit, quand on est saoul !