— Oui, dit-il, des hommes-affiches, des hommes-sandwiches, si vous aimez mieux, ceux qui marchent entre deux planches-réclame pour quarante sous par jour. Il y en a qui font ça pour l’argent, mais il y en a d’autres aussi : pour ceux-là, c’est une vocation ou une maladie, je ne sais pas. Faut qu’ils marchent ! Pour les chemineaux, des fois, c’est la même chose : ils font juif errant. Quand ils s’arrêtent ou quand on les force à s’arrêter, il y a je ne sais quoi qui se décroche dans leur cœur ou leur caboche ; ils ont envie de vomir ou de mourir. Et dans Paris, dans toutes les grandes villes, il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit qui sont comme ça. Alors, ça paraît si bon, si commode de faire soldat, surtout maintenant qu’on n’apprend plus les prières, à l’école, et que c’est devenu plus difficile de se mettre curé de brousse, frère lazariste ou lai, comme ils disent, chez les Pères Blancs. On meurt de faim : on aura de quoi manger. On ne sait pas où coucher : la patrie vous fiche un lit, plus épatant que celui des asiles, et sans la douche obligatoire. On ne se lave que si on veut. On ne sait pas quoi faire de soi, on n’a pas d’idée : y a les officiers qui pensent pour vous, va-t-à droite, va-t-à gauche. Rien que des gestes, comme à l’église, et pour marcher la route, aux marsouins, y avait la terre : c’est grand ! Le malheur, c’est qu’une fois qu’on est logé, nourri, blanchi, couché, qu’on n’a plus à s’occuper de tout ça, si on ne part pas tout de suite, on prend une maladie de cervelle.
» Le copain que vous avez vu, et les sept autres, ils s’étaient engagés il y a un an parce qu’ils étaient comme sûrs qu’on les enverrait au Maroc. Et au lieu d’aller au Maroc, ils sont restés ici, comme des andouilles. Ça leur détruit le tempérament. Alors, ils se détruisent.
Il rêva un instant.
— C’est si loin, fit-il, que je me souviens à peine. Les trois zéphyrs que j’ai vus au conseil de guerre, il y a quinze ans, c’était tout pareil. On n’a pas voulu les croire, et moi non plus, je ne les croyais pas. Je ne savais pas tout ce que je sais maintenant, j’étais un bleu.
» Ils s’appelaient Bargouille, Coldru et Malterre. Mais c’était Bargouille, le principal accusé. Il avait étranglé son camarade Bonvin, qui était enfermé avec lui et les deux autres dans le même silo, au camp d’Aïn-Souf. A cette époque-là, on mettait encore les hommes punis dans des silos : des espèces de trous plus larges en bas qu’en haut, en forme de bouteille, où les indigènes cachent leur grain. Maintenant, c’est défendu. Malterre et Coldru, on les considérait comme complices ; eux disaient qu’ils n’avaient été que témoins et qu’encore ils n’avaient rien à dire, excepté qu’ils avaient bien vu Bargouille étrangler Bonvin. Mais quand on leur demandait pourquoi, ils haussaient les épaules.
» — Faut croire qu’ils s’aimaient pas, disaient-ils.
» J’étais du piquet de service au conseil, et maintenant que j’y pense je revois leurs capotes brunes, dont ils avaient arraché tous les boutons, je ne savais pas alors pourquoi, ni personne. Devant les juges, ils se tenaient abrutis, mais parfaitement convenables. Ils ne faisaient pas les fortes têtes, ils répondaient bien doucement ; mais c’était comme si, à l’intérieur, ils avaient été contents et que ça ne les regardât plus, ce qu’on faisait. Bargouille répétait tout le temps :
» — C’est sûr que je l’ai tué, Bonvin, c’est sûr, et, s’il faut l’ dire, je l’ regrette, dans un sens. Malterre et Coldru, ils n’ont fait que r’garder, on peut pas les poursuivre. C’est tout c’ que j’ai à dire.
» Mais le capitaine qui faisait ministère public finit par insinuer que c’était pour des choses de mœurs que Bargouille avait tué Bonvin. Dans la vie d’un zéphyr, il y a presque toujours des petites affaires comme ça. Ça n’est pas leur faute, hein ? Ils sont tout seuls entre eux, entre hommes, des années et des années que dure leur peine, et ils sont jeunes, n’est-ce pas, et ça n’est pas tout droit de chez leur mère qu’on les envoie aux travaux publics. C’est plein de mecs, d’escarpes, d’assassins et d’autres espèces de crapules. Ça n’avait rien d’étonnant, la supposition du capitaine. Et qu’est-ce que ça aurait pu lui faire, à Bargouille, d’avouer ça ou autre chose ? Mourir c’est toujours mourir, il faut y passer. Mais l’idée de la mort, ça met dans la tête des gens des idées qu’on ne croirait pas qu’ils peuvent avoir. Bargouille se mit à gueuler tout à coup :