Tels étaient les usages de la maison. Madame Ti-Ka n’ouvrait qu’après avoir perçu la taxe habituelle dans cette étrange aumônière. Les soldats et les matelots connaissaient ce rite. Dénouant un coin de leur mouchoir ou fouillant dans des bourses de peau, ils prirent chacun deux grosses pièces blanches et les déposèrent avec gravité dans la boîte de biscuits Albert. Lourde alors de plus de cent francs, la boîte remonta vers la trappe, tirée par la ficelle. Ces hommes ivres, qui tout à l’heure avaient voulu s’entre-tuer, regardaient avec soumission. Aucun n’eut l’idée de se ruer sur ce trésor et de l’emporter : il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas, quand on est bien élevé. Ils se vantaient tous d’être bien élevés : de vivre sur une terre étrangère très lointaine, ça vous en change en brutes, mais aussi en gentilshommes.

Là-haut, on entendit tinter les piastres. Madame Ti-Ka faisait son compte. Puis quelqu’un enleva une barre, tira des verrous, manœuvra des serrures compliquées, et la grosse porte bardée de fer tourna sur ses gonds. Les soldats gravirent un escalier poisseux. Ils se pressaient les uns les autres, ils essayaient de crier, mais leur chevauchée leur engourdissait un peu les membres, et ils pensaient aussi, plus qu’ils n’auraient voulu le montrer, au plaisir qu’ils allaient prendre : un plaisir si rare dans leur vie de soldat, que ce lieu même, malgré son horreur, leur paraissait avoir quelque chose d’auguste. Dans le fond de leur âme ils demeuraient tristes, et une jalousie qui n’avait pas encore de forme ni d’objet les mordait au cœur. Chacune des deux troupes regrettait d’avoir signé la paix au lieu de chasser l’autre pour rester maîtresse de la place. Mais Plévech surtout était sombre, parce que, seul d’entre tous, il était venu ayant fixé son désir.

— Tu sais, dit-il à Barnavaux, les dents serrées, il y en a une, celle qui s’appelle Maô… C’est pour moi.

— C’est bon, fit Barnavaux étonné, c’est bon, mon vieux.

Ils étaient maintenant sous le toit d’une espèce d’énorme paillotte, faite à la fois comme une hutte de sauvages et comme la coupole d’un temple. Des lampes, qui avaient fumé, laissaient retomber une odeur de pétrole et de suie, mais ça sentait aussi les parfums de bazar et les vraies fleurs : des magnolias, des jasmins, des branchettes d’ylang dont les feuilles et les corolles agonisaient dans les coins. Car partout où il y a des Laotiennes il y a des fleurs. Ces filles d’un pays de forêts et de clairières, dont le corps et les gestes sont tout en caresses, se trouvent en perpétuelle harmonie avec ce qui, dans les choses, n’est qu’une caresse et ne se peut définir : les musiques qui sont très douces et ne forment pas un air, les couleurs atténuées des étoffes, que ravive une fleur d’un ton un peu plus fort dans les cheveux et sur la gorge, l’haleine amoureuse des floraisons. Elles étaient là douze filles encore très jeunes que madame Ti-Ka avait fait venir du Haut-Mékong. Accroupies sur les nattes de paille d’un divan bas, tout autour de cette grande case couleur vieil or, leur visage même paraissait d’or pâle ; il n’y avait de noir en elles que leurs cheveux un peu raides et leurs yeux d’animaux sauvages ; et des voiles de mousseline épaisse, saumon, rose ou vert pâle, les vêtaient jusqu’aux seins. On apporta des boissons. Plévech était riche : il offrit du champagne et but dans le verre de Maô qui était la plus belle. Il y eut une sorte d’embarras parce qu’il montrait si vite qu’il avait choisi.

— Alors, c’est vrai, Plévech, demanda Barnavaux, tu as déserté, tu quittes le Château-Renault ?

— Après ? dit Plévech rudement. On n’est pas des esclaves, peut-être ; on est de son temps, syndicaliste et révolutionnaire, on se f… de la patrie comme du reste. Où qu’on m’ paye bien, moi, je vais !

Les Américains lui avaient soldé son embauchage en or : des pièces de cinq dollars, dont il montra une poignée. Ceux du groupe de Barnavaux furent jaloux obscurément.

— Plévech, dit encore Barnavaux, tu es marié, pourtant ; tu as une femme à Paimpol ?

— Pas à Paimpol, fit Plévech, à Plouha.