VI
UN SOUVENIR
C’était à cause de Müller. Barnavaux m’avait fait dire que le camarade était dans la peine, et qu’il lui fallait des distractions. Et je savais bien quelle genre de peine il pouvait avoir. Je l’avais déjà rencontré, on s’en souvient peut-être, sur la vaste terre : il avait toujours été sentimental, lui, et l’un de ceux que Barnavaux méprise. Mais enfin, voilà pourquoi, poussant un peu Louise, qui devenait lourde, nous avions été déjeuner, juste au-dessous du fort d’Issy, au cabaret de la mère Mahieu.
Devant nous, c’était la vallée de la Seine, depuis Saint-Cloud et le Mont-Valérien jusqu’à Paris. Tout conspire pour l’enlaidir, et elle est toujours belle, plus belle même que jamais, qu’aux temps sauvages où ses habitants n’étaient encore que des tribus farouches. Devant des arbres qui ne sont plus taillés, reste d’un vieux jardin massacré, des trains passent sur des arches hardies. Vers l’Ouest, sur deux rangées de collines, c’est un mélange tigré, barbare, étincelant, de maisons et de bois obstinés à vivre ; devant soi, des cheminées d’usine, une armée, une formidable armée de cheminées d’usine. Et les fonds sont si beaux, pourtant, il y a au pied de ces cheminées de si magiques taches bleues — des palissades peintes, quand on regarde — ces grands panaches gris se mêlaient si bien à la brume lumineuse, aux pommelures des nuées, ce jour-là, que rien au monde, aucun des plus beaux paysages que j’eusse vus sous le ciel, n’aurait pu me donner autant d’exaltation. On sentait aussi que c’était plein d’hommes.
Mais Müller ne disait rien. C’était un homme buté sur son ennui, il ne voulait pas faire attention aux plaisirs de l’existence. Quand on lui parlait, si c’était moi, il tombait dans des abîmes de timidité ; si c’était Barnavaux, il haussait les épaules. Et Barnavaux lui dit à la fin :
— Pourquoi tu t’es mis après cette femme-là, aussi ? Elle ne voulait pas de toi. La première chose, quand on se met après une femme, c’est de savoir si elle veut, si elle peut vouloir de vous. Mais chaque fois, tu es comme ça : tu te mets toujours sur celle qu’il ne faut pas.
Müller haussa encore une fois les épaules. Il avait l’air de dire qu’on ne fait pas comme on veut.
— Si, dit Barnavaux, on peut faire comme on veut. Il n’y a qu’à savoir s’y prendre à temps. Et c’est manquer de délicatesse, que de ne pas savoir. Moi…
Il s’arrêta une seconde, regardant Louise, et continua :
— Oui, moi, ça a failli m’arriver ! Et j’étais plus jeune que toi, j’avais plus de droit à ne pas savoir. C’est à la fin de mon premier congé, quand j’étais ordonnance d’Andral. On lui avait dit d’aller au bord de la mer, pour un de ses enfants, et comme ça toute la famille était partie pour Bray-Dunes, un petit village près de Dunkerque, juste à la frontière belge. J’ai vu des pays, depuis, vous savez si j’en ai vu ; et pourtant, celui-là, ça me fait encore quelque chose, d’y penser ! Rien n’y ressemble, à ce qui est ailleurs, ni la terre ni les gens. On dit qu’il y a longtemps, longtemps, un bateau italien s’est mis au plein sur la côte et que les naufragés sont restés là, mêlés aux femmes ; et depuis ça n’est plus des Belges, ça n’est plus des Flamands, c’est un peuple à part, qui n’est pas comme les autres. Et je crois qu’ils ont fait leurs maisons, leurs jardins, leurs champs, leurs canaux et leurs barques pour que ça leur plaise, pour que ça soit à leur idée. Tenez : il y a des maisons à volets verts partout en Flandres, et aussi propres, il y a des haies vives dans presque tous les pays du monde ; mais à Bray-Dunes, tous les samedis, sur ces grandes haies vertes, hautes comme des murs, on accroche tout ce qu’on a lavé, nettoyé, brossé : le linge blanc, les bardes rouges et bleues, la vaisselle d’étain frottée au sable. Et ça n’est pas fichu au hasard, c’est comme une revue d’équipement, oui, mais aussi comme une exposition de tableaux. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On voyait ça : eh bien, on était ému !
» Les hommes ? Tout le temps que j’ai été là, je ne les ai pas vus. Dès le mois de mars ils vont à la pêche d’Islande, et ne reviennent qu’en août ou septembre. Il ne reste que les femmes, et alors, réfléchissez ! En comptant neuf mois, tout juste, ça met les naissances en mai ou juin. Et il n’y en a pas une qui manque à faire un petit. Aujourd’hui c’est Maria, demain c’est Jeanne ou Julie. Devant toutes les portes il y a des berceaux, et sur la route de l’église, bon Dieu ! c’est comme une procession, des femmes et encore des femmes, portant sur le dos une corbeille d’osier, avec un enfant qui dort ou qui crie, pour garniture. Mais après, hein, après ?