» Après, toutes ces femmes pensent : « Ils vont venir, ils vont venir ! Nos hommes vont venir ! » Ah ! leurs yeux ! Mais non, ce n’est pas leurs yeux, ils sont restés les mêmes. C’est leur regard qui a changé : si pâle, si clair, si lavé, si brûlant, parce que toute femme est neuve, qui a fait un nouvel enfant, et son désir d’amour, à ce moment-là, c’est si fort, si rude et si beau ! Et elles sont toutes comme ça, toutes ensemble, et à cette saison, où il y a de grands tournesols jaunes au-dessus des haies, des roses qu’on sent de loin, la mer jaune, le sable qui rôtit les pieds quand on marche et le derrière quand on s’y couche ! Et toutes elles se font belles. Non seulement leur corps, mais leur maison. C’est elles qui peignent sur les volets verts des losanges rouges, elles qui inventent des dessins extraordinaires pour la margelle des beaux puits ronds : ils vont venir, pensez, ils vont venir ! Et pendant ce temps-là, nom de Dieu ! J’étais le seul homme du pays. Vous savez ce que c’est, si on entend toute une foule qui chante, ça vous enlève. J’étais enlevé, et je me disais : « Mais je suis là, moi, pourtant, je suis là ! »
» La plus belle, c’était Lisa. Lisa Debauve, elle s’appelait de tous ses noms. C’était elle que je voulais. Presque tous les jours je la voyais partir pour la pêche aux chevrettes, sa jupe rouge relevée sur une espèce de caleçon en flanelle rayée, assez court pour que ses jambes, ses genoux et le bas de ses cuisses fussent tout nus. Quand on commence à vouloir une femme, il y a toujours quelque chose en elle qu’on aime et qu’on désire particulièrement, quelque chose qu’on voit d’abord, quand on pense à elle, même en son absence…
A ce moment Müller, qui n’avait pas paru écouter, fit tout à coup « oui » de la tête. Il avait senti ça, lui aussi, il approuvait.
— Eh bien, moi, continua Barnavaux, c’est les genoux qui me font ça. Tout le reste de la Lisa, je pourrais, encore maintenant, vous dire ce que j’en sais. Je me rappelle ! Comment c’était tout doucement arrondi et fuyant sous sa jupe, par devant, depuis la taille jusqu’à plus bas ; et puis l’amincissement après les reins, et puis les seins, un peu larges sous sa casaque, et surtout le cou fort, droit, dur, superbe, qui portait sa tête tranquille et ses cheveux tordus, roux par-dessus, blonds par-dessous, pareils à la couleur des bagues que les forgerons d’Afrique font de deux ors. Oui, c’est sûr, il y avait tout ça et c’était beau, mais les genoux, les genoux ! Ils avaient l’air si fragiles et pourtant si vigoureux, ceux-là, avec cette espèce de menton à fossette, et les mouvements qu’ils avaient dans la marche, ces mouvements qui font qu’un genou, c’est vivant, ça varie, c’est comme les traits d’une figure.
Barnavaux s’arrêta pour penser une chose presque impossible à exprimer :
— Oui, enfin… les hommes et les femmes, n’est-ce pas, c’est les seuls animaux qui vont sur deux jambes seulement, et c’est la façon dont leurs genoux sont mis qui fait ça. Il n’y a rien autre de semblable au monde. Les singes ont des mains : ils n’ont pas de genoux !
» Dès que la Lisa était sortie de l’eau, elle laissait retomber sa robe rouge sur ses jambes, mais je la suivais en gardant toujours mon idée, je continuais à voir ! Et je lui parlais doucement, gentiment, d’abord pour ne pas lui faire peur, ensuite pour me retenir moi-même : les paroles, ça fait commandement, et suivant le ton qu’on a pour les prononcer, on se laisse emporter, ou on se tient. Je ne veux pas me vanter ; pour des histoires de peau, si peu de chose, se vanter, quelle misère ! Je ne suis plus assez jeune, j’en suis revenu. Tout ce que je veux dire, c’est que Lisa s’était bien aperçue de ce que je voulais, et que je comptais là-dessus. Hein, voyons ! Moi, le seul homme du village, toutes ces femmes dans la fièvre, et c’était celle-là que je désirais ! Ça doit flatter, c’est tentant.
» Il vint un moment du mois où la marée ne remonta plus que très tard. Il faisait nuit tombée quand les pêcheuses revenaient avec leurs filets. Je ne posai pas pour l’homme qui veut se montrer avec une femme, je ne fis pas le malin. J’attendis à la montée de la dune, sur le petit chemin où je savais que Lisa passerait seule, sans personne pour l’accompagner. Et je criai de loin, quand j’aperçus son ombre, plus noire que le noir de la nuit :
» — Bonsoir, Lisa !
» Il devait y avoir du changement dans ma façon de parler, à la fin, car je me sentis subitement tout autre, et très hardi. Et Lisa elle-même avait je ne sais quoi dans la gorge, quand elle me répondit :