— Y a rien à faire ! répéta Louise avec conviction.

VII
LA TORNADE

Ce que Louise fit pendant sa grossesse, je présume qu’il est à Paris, chaque année, pour l’accomplir, cent mille femmes du peuple, épouses ou abandonnées. Seulement, je n’avais pas encore vu. Et les yeux de l’esprit sont de trop faibles yeux, nous manquons toujours d’imagination.

D’abord, elle annonça « la nouvelle » à sa belle-mère. J’ignorais que son père se fût remarié, et qu’elle eût une belle-mère. Je le sus, désormais, parce qu’il en fut longuement parlé dans les conversations qu’elle eut alors presque chaque soir avec Barnavaux. Je m’attendis alors à des déchirements : la situation était dramatique. Mais si la question morale fut abordée dans la famille — je le suppose, car Louise eut souvent à cette époque les yeux rouges et le cœur bien gros — on ne me l’avoua jamais : elle avait la pudeur de ces sentiments-là. Ce qu’elle agita surtout, et ce qui l’agitait, c’est l’affaire du règlement de comptes. Puisqu’elle abandonnait sa famille, elle prétendait ne plus lui apporter ce qu’elle gagnait. Et la famille répondait que rien n’eût été plus légitime si elle eût fait avec le consentement des siens et à l’heure prévue, un établissement honorable : mais qu’il en allait tout autrement puisqu’il s’agissait d’un coup de tête et de cœur, de quelque chose d’irrégulier : en d’autres termes, elle devait une indemnité, puisqu’on avait été en droit de compter sur son salaire quelque temps encore. Louise finit par accepter ce règlement, établi sur de justes bases, et, me dit-elle, conforme aux usages. On convint de l’indemnité hebdomadaire, qui fut du reste acquittée consciencieusement. Mais dès lors elle abandonna la confection des porte-monnaie.

Je croyais que c’était pour se reposer, car Barnavaux avait tenu ses promesses. Le petit logement, les meubles, il les avait payés sur sa masse, mais Louise pensait bien à cela ! Elle ne vivait plus que pour un autre, rien n’existait plus à ses yeux que celui qui allait naître. Dans ces instants où celles des femmes qui le peuvent attendent sans bouger leur délivrance, dans un respect sacré d’elles-mêmes, Louise venait volontairement de se condamner aux galères. De cinq heures à sept heures du matin, elle portait des journaux. Puis, jusqu’à midi, elle faisait des ménages, à trente-cinq centimes de l’heure, l’un chez un employé de l’Hôtel de Ville, l’autre dans un atelier de sculpteur. Elle y allumait les feux, mouillait les glaises ébauchées, faisait un peu de cuisine, ce qui lui permettait de ne point payer son déjeuner. De là elle allait « en couture » chez une dame « qui allait avoir un bébé ». Et je ne suis pas tout à fait parvenu à comprendre si ça lui faisait du bien ou du mal au cœur, de tailler et coudre la layette de cet autre petit qui allait venir. Je crois que ça dépendait un peu des jours, parce que le soir, sous la lampe, quand elle nous avait fait le café, parfois Louise travaillait pour elle en disant : « C’est un modèle que j’ai pris chez madame Bacot. » Et alors elle était heureuse. Ou bien au contraire elle demeurait les bras vides, regardant des gravures de modes enfantines et soupirant un peu : c’est qu’alors il fallait trouver autre chose : une autre chose qui ne fût pas si chère…

Mais de la sorte elle faisait ses quatre francs par jour, et Barnavaux, qui prenait par discrétion la soupe à Palaiseau, excepté le dimanche, ne lui coûtait presque rien. Ces dimanches-là, quand je m’invitais, j’apportais le dîner. Barnavaux, généreusement, fournissait le vin. Et il était si content, si changé…

— Vous trouvez ça drôle, n’est-ce pas, me dit-il, un de ces soirs-là, de me voir avec une blanche… Je veux dire, fit-il en réfléchissant, une blanche qui n’est qu’à moi : comme qui dirait ma dame !

Ce n’était pas moi qui trouvais ça drôle, c’était lui. Tout homme met volontiers dans l’esprit de ses semblables les souvenirs qui le hantent, les idées qui l’étonnent. Barnavaux sait que j’ai retenu le nom des femmes qui, sans le pouvoir fixer, ont traversé sa vie déjà longue ; me voyant devant lui, c’est elles qu’il voyait, troupeau parfois plaintif et parfois sans alarmes : madame Edmée, Marie-Faite-en-Fer et la petite Fatouma de la côte de Guinée, et Kétaka la Malgache, aux nattes tressées, et tant d’autres, tant d’autres, prises et laissées, mortes ou retournées à leur race.

— Ce n’est pas la même chose, dit-il, ce n’est pas la même chose…

Maintenant, voilà qu’il y avait Louise, « comme qui dirait sa dame » : cette petite Parisienne courageuse, qui avait travaillé tout le jour à ses ménages et à la couture, et tout à l’heure, quand il prendrait le train pour regagner le fort de Palaiseau, attendrait fidèlement son retour du lendemain, coucherait seule, comme une véritable épouse. Sur la toile cirée de la table il écrasa du pouce une gouttelette de café, se leva, pensif et fier, et subitement, tournant derrière la mince silhouette féminine, l’embrassa sur la nuque, à l’endroit où les cheveux blonds n’étaient plus qu’un duvet court et voluptueux.