— Ma Louise ! dit-il.
Il eut presque honte, en ma présence, du son de sa voix. Les hommes qui vieillissent n’aiment pas avoir l’air trop amoureux. Il répéta, comme pour s’excuser :
— Ce n’est pas la même chose : d’abord, il y a la case !
Il jeta un regard d’orgueil sur tout ce qui l’entourait. Ah ! que c’était peu de chose, pourtant ! Louise avait fait la cuisine sur un petit fourneau à la prussienne, dans la même pièce où il y avait le lit et la commode, la pièce unique qui constituait la « case » de Barnavaux. Mais il avait payé ces meubles sur sa prime de rengagement, c’était à lui ! Et l’on voyait aussi sur la muraille un sabre maure dans son fourreau de cuir rouge et jaune, un masque de danse bambara, farouche et noir, hérissé d’une couronne à six pointes, vraiment démoniaque. Et, peinte sur un tissu de soie, pour voir arriver sur un fleuve aux eaux bleues des barques menées par d’autres Chinoises pâles, fines, les doigts longs serrés sur les avirons minces, une dame chinoise penchait sur les balustres d’une terrasse la fleur rouge de son chignon troussé : toute la délicatesse, toute la spiritualité de l’art du vieil Empire apportées là du pillage de Pékin, chef-d’œuvre sans prix que Louise dédaignait sans le comprendre. Elle ne regardait même pas Barnavaux, à cette heure ; tout alanguie par la fatigue, par son état, par la vanité molle d’être comme une bourgeoise et d’avoir un « chez soi », elle lisait le journal, les coudes sur la table et les mains sur le front, dans l’idée que sa journée était finie, qu’elle se reposait et que les choses que disent les hommes ne pouvaient pas l’intéresser.
— Qu’est-ce que tu lis ? demanda Barnavaux.
— C’est encore un agent qui a été blessé, répondit-elle. Ah ! ils sont chic, tout de même.
Elle répéta le mot qu’elle venait de lire :
— … Des héros !
— Bien sûr, fit Barnavaux avec indifférence, bien sûr !
Son insouciance m’étonna. Il s’y connaissait, pourtant !