— Toi, dit-il à Louise, toi : une petite anarchiste…
Mais Louise avait oublié le passé, elle était infidèle aux souvenirs de l’Université Populaire de Plaisance, où Barnavaux l’avait rencontrée : puisqu’elle avait un intérêt à la défense de la société, maintenant ! Il lui vint même une fierté, de s’apercevoir qu’elle avait pris tout naturellement, sans s’y efforcer, des opinions conservatrices. Barnavaux protesta.
— Des héros ! C’est comme ça qu’on dit quand quelqu’un a fait une chose qui lui nuit, qui vous sert, et qu’on ne comprend pas pourquoi. Est-ce que vous ne croyez pas que ça serait plus intéressant et plus utile de savoir comment ça vient, l’héroïsme ?
Barnavaux savait ce qu’il voulait dire. Mais, comme d’habitude, il ne lui venait à la pensée que des exemples et des images, non pas des termes abstraits. L’heure de son train approchait. Il boucla son ceinturon, et je le conduisis à la gare de Port-Royal.
— Ça m’embête, ces mots-là, dit-il, reprenant la conversation, c’est trop abrégé : alors, ça épate, comme tout ce qui est abrégé : il n’y a pas de quoi. J’en ai vu, de l’héroïsme, hein ? Alors, je peux dire…
» Tenez, une fois, j’étais en chaland, sur le Débo. J’accompagnais l’impôt en nature : du riz qu’on faisait rentrer à Tombouctou. Vous connaissez le Débo, n’est-ce pas ? Je vous ai rencontré tout près, en 1904 ; vous alliez sur Kabara. Ce n’est pas un lac, c’est une mer ! Pensez qu’au moment des hautes eaux le Niger, quand il y tombe, a une lieue et demie de large : c’est de quoi remplir un trou ! Et le trou est profond, et ce n’est pas le seul : il y a le Tenda, le Korienzé, d’autres encore, je ne sais plus… On m’a dit qu’ils sont trente-quatre ; je n’ai pas pu retenir ! J’ai dans l’idée que ce devait être une vraie mer, dans le temps, ce pays-là ; autrement, ça ne serait pas naturel. Par-dessus le marché, au moment des inondations, tout ça, c’est fondu ensemble, on ne s’y reconnaît plus, on ne sait pas où on est. On y a mis des marins, aujourd’hui, de vrais marins de la marine de guerre pour commander les vapeurs : mais ils imitent tout le monde ; quand vient cette époque-là, ils ne font pas les malins, ils se laissent guider par leurs pilotes nègres, les Somonos, qui sont nés là-dedans ; et c’est le plus sage. Des fois, c’est de grands cailloux de grès qui se cachent sous l’eau, et qui crèvent les coques. Des fois, des espèces de lanières vertes, des plantes ridicules, qui se mettent à pousser du fond, hautes comme des arbres. Ce n’est pas de l’eau ni de la terre : on flotte sur de l’herbe, absurdement, sur des champs d’herbes qui nagent, se déroulent, s’enroulent, s’emmêlent, s’épanouissent en fleurs : de grandes coupes blanches, pareilles à des calices pour dire la messe ; d’autres, plus petites, roses, et d’autres encore, presque bleues, comme les mauves de mon pays. C’est là-dessus qu’on va, sur ces herbes et sur ces fleurs, et c’est comme ça que j’allais, moi et mes dix-huit chalands chargés de riz : dans un massacre de fleurs !
» Vous vous les rappelez, ces chalands du Niger. A quoi ils ressemblent le plus, c’est à des sabots, pour la vitesse et pour la forme : une coque étroite recouverte d’un toit à l’avant, comme pour retenir le bout du pied d’un géant. C’est là qu’on couche, et il y a juste la place pour s’étendre. Aussitôt que le soleil ne vous tape plus trop sur le casque, on monte sur le toit, on fait le pacha, on prend le frais, on regarde le paysage ; et, pendant ce temps-là, les Somonos poussent leurs gaffes : douze hommes, rangés en deux équipes, qui courent sur ce toit et sur les sacs de riz, douze noirs recrutés dans les villages pêcheurs des deux rives. Et ils crient, sans arrêter, ils chantent des cris ! Trois notes seulement : c’est comme les cloches d’une cathédrale pour la grand-messe. Et ils sautent sur leurs gaffes, ils dansent, on pourrait dire, ils dansent tout nus, sauf pour le linge sale qui leur passe entre les jambes : douze diables noirs, avec des cuisses fortes, des jambes sans mollets, un gros cou plein de muscles sous leurs gueules de bêtes, et des yeux qu’on croirait leur sortir de la figure, à cause de l’effort, et qu’ils n’ont presque pas de nez.
» J’étais le seul Européen pour commander les dix-huit chalands ; ce pays est si tranquille, maintenant : j’aime mieux aller à Kabara qu’à Pantin. Et, naturellement, je ne parlais pas à mes piroguiers : ils me faisaient l’effet de machines à piquer la gaffe : autant faire la conversation avec une roue à aubes ! Restaient, comme distractions : tirer des hippopotames, — c’est passionnant, on les rate toujours, — détourner les objets mobiliers de leur destination, faire une cafetière avec une marmite et des water-closets avec un jeu de calebasses, — et chanter des romances sentimentales ou Derrière l’Hôtel-Dieu, qui n’est pas sentimental : mais les demoiselles qu’on rencontre sur les bords du Niger ne comprennent pas.
» Au fond, ce que j’aimais le mieux, c’était mon dîner. Les chalands s’arrêtaient contre une petite plage, sur la grande terre quand on la trouvait, sur une île le plus souvent. Les notables apportaient des poulets, du poisson, parfois un mouton ; je les payais conformément aux usages et je mangeais pendant que mes piroguiers avalaient leur bouillie de mil, mais surtout dansaient. Car ils avaient dansé sur leurs chalands ; mais, une fois à terre, ils dansaient mieux ! La plupart du temps, je ne daignais même pas descendre de mon bateau. Je me faisais servir comme un prince, sur le toit du chaland, et je considérais le spectacle du haut de ma grandeur.
» Un soir, je regardais cette petite fête comme d’habitude. C’était beau ; ça m’amusait. Mes piroguiers avaient remis leurs boubous pour la magnificence : de longues cotonnades bleu pâle ou blanches, et ils chantaient, la bouche grande ouverte. Une barre blanche dans une boule noire : c’étaient les dents. Il y avait des enfants aussi, lancés au galop autour des calebasses-tambours, reins trop creusés, ventres en avant, et des filles, cinq ou six belles filles, hautes de taille, des pagnes à carreaux jaunes et blancs sur les hanches. Elles étaient presque nues, je vous dis ; elles bondissaient, et dans les bonds qu’elles faisaient leurs seins durs bougeaient à peine, comme des flèches fichées dans une porte de bois. Tout à coup, — ah ! ce fut rapide, presque instantané comme le démarrage d’un train électrique, — un grand vent tomba du ciel sur moi. Une gifle sur ma figure ! De la pluie qui me cinglait en cravache, et le tonnerre, et le monde entier, noir comme de l’encre entre les éclairs : la tornade, quoi ! Vous savez comment ça vient, en été. Un premier bruit, venu de l’eau : c’était ma table pliante qui s’envolait et retombait dans le lac avec le verre, l’assiette en fer émaillé, la bouteille, un quartier de mouton : la ruine, la ruine totale ! Je ne pensai d’abord qu’à ça. Et puis, le bruit d’eau continua : toc, toc, toc, boum, flouc ! Les vagues, qui s’amusaient contre les parois du chaland : j’étais déjà en plein Débo, à la dérive. Ma première idée fut d’abord : « C’est heureux que les vagues ne m’aient pas fichu dedans ! » La seconde : « Il aurait peut-être mieux valu prendre son bain près de terre. Plus loin, ce sera malsain ! » J’étais déjà trempé comme une soupe. Je redescendis sous le toit d’avant pour me mettre à l’abri. Une espèce de petite boule sombre me roula entre les jambes. C’était le boy-cuisine, un gosse de douze ans, qui était resté dans le chaland pour entretenir le feu. Il avait les lèvres toutes grises, il tremblait de tous ses membres, il avait peur, peur comme un animal, d’une façon ignoble et si laide que je lui envoyai ma main sur la figure : il me faisait trop voir que la situation était sérieuse. Au milieu du lac, il y a un grand piton de grès, qui tombe dans l’eau, roide comme une digue. Je ne le voyais pas : on ne voyait rien. Du reste, j’avais bien des chances pour ne pas me coller dessus, et je le regrettai presque. Après tout, c’était encore de la terre, et il y aurait eu peut-être moyen de s’accrocher ! Mais les cailloux cachés sous l’eau, mais ces diables d’herbes ! un instant le chaland s’y emmêla par l’avant. Alors, il tourna comme pour valser, piqua du nez, embarqua une tonne d’eau sale et se dégagea. Le riz pesait lourd, dans cette embarcation : les sacs montaient, à l’arrière, plus haut que le toit. Je ne pensai pas une minute à en jeter un seul. Je n’y pensai pas, je vous dis : je devais rapporter le compte. Et pourtant je songeais tout le temps : « Si je gratte sur un rocher, ou même dans la vase, avec ce chargement, je suis foutu ! » Flouc ! Le chaland s’arrêta. Je criai au boy — quelqu’un à qui parler, ça soulage : « Ça y est ! Nous sommes au plein ! » Ce n’était pas un haut-fond, mais un doubalel, une espèce de figuier géant, submergé par l’inondation, et dont les branches sortaient à peine de l’eau.