» Je crus d’abord qu’elles étaient en fleurs, et puis je réfléchis : « Ce n’est pas possible, il y a trop de couleurs. » C’étaient de petits oiseaux, des oiseaux bleus, des oiseaux verts, des oiseaux rouges. Ils avaient peur, eux aussi, et le vent était si fort qu’ils aimaient mieux ne pas voler. Je vis seulement des aigrettes blanches passer au-dessus de moi, ramant de leur ailes molles, dans la tempête, comme des pièces de toile arrachées d’une haie : elles gagneraient la terre, celles-là ; elles avaient de la chance !
» A ce moment, le chaland, embrouillé dans les branches, sous la violence des vagues et du vent, pencha sur le côté. Des sacs de riz croulèrent, et je jurai. C’était le naufrage sûr ! Mais tout à coup il se redressa, et je vis deux mains, puis quatre, et puis encore d’autres sur le plat-bord, et onze têtes, onze têtes de nègres : onze de mes piroguiers sur douze ! Ils enjambèrent la barque, et le chef d’équipe dit simplement, en voyant que j’étais bien là :
» — Y a bon !
» Les gaffes étaient rangées sous le toit, et le boy-cuisine était assis dessus, hébété. Il le fit changer de place d’un coup de pied, — ce qu’il en a pris, ce jour-là, le jeune martyr ! — les distribua à ses hommes et se mit à pousser vigoureusement. Il y avait tant de fond qu’ils se mettaient à genoux les trois quarts du temps. Mais ils chantaient leurs trois notes tout de même suivant la coutume sacrée.
» Tiens ! Mais il en manquait un, d’un côté, à l’équipe. Je demandai :
» — Où ça y en a Samba Laôbé ?
» Le chef d’équipe répondit simplement :
» — Samba Laôbé y a pas gagné nager. Beaucoup mauvais, les herbes.
» Ils avaient nagé jusqu’au chaland, ils l’avaient rattrapé pendant qu’il allait sur le lac, à droite, à gauche, au hasard de la tornade. Et il s’en était noyé un sur douze. Ils avaient l’air de trouver que c’était peu ! « Do, ré, sol, han ! Do, ré, sol, han ! » Voilà tout, et ils allaient la route, éclaboussés des vagues. Ah ! les braves gens, les braves gens ! Et, quand nous fûmes rangés le long du bord, les négresses recommencèrent à danser en tordant le derrière, avec de nouvelles paroles pour leur chanson : « Le blanc est revenu ! Il n’est pas mort, c’est un grand blanc, beaucoup bon fétiche ! » Voilà ce qu’elles disaient, m’expliqua le boy-cuisine. Pourtant, Samba Laôbé s’était noyé, lui, il n’avait pas eu « bon fétiche ». Mais, ça, il n’en était pas question au rapport !
» On le retrouva le lendemain, sur les eaux calmées du lac, le corps du piroguier. Ce n’était pas qu’on le cherchât. Non ! Mais il y avait déjà une bande de charognards et deux mouettes qui lui mangeaient dessus : il était facile à voir. Je le fis tirer du lac et mettre à l’arrière, pour l’enterrer à l’étape. Et, à propos de rapport, il me vint à l’esprit que je devais rendre compte à l’administration. Je leur devais bien ça, à mes piroguiers. On leur donnerait cinq sous de plus ou une ration supplémentaire. Voilà pourquoi, pendant qu’ils piquaient leurs bâtons dans le Débo, je pris une feuille de papier et commençai d’écrire sur mes genoux, puisque je n’avais plus de table ! Ce n’est pas mon métier, et ça m’absorbait. Tout à coup, je m’aperçus pourtant qu’on n’avançait plus. Je levai le nez, et je vis le chef d’équipe en salam, les bras écartés et l’air embêté, embêté ! Il supplia :