»  — Y a pas bon dire commandant ! Y a pas bon !

» Comment ! J’étais en train de chercher des phrases pour raconter qu’ils m’avaient sauvé la vie, et ils ne voulaient rien savoir ! Je crus qu’ils ne comprenaient pas, je tâchai d’expliquer. Le chef d’équipe secoua la tête, désespéré :

»  — Y a pas bon, papier commandant !

» Et le boy-cuisine, qui avait deux ou trois mots de plus à son service, développa :

»  — Piroguiers Somonos, y en a eux toujours rester sur chaland. Blanc sur chaland, Somonos sur chaland. Toujours, toujours !

» Vous n’y êtes pas ? Ça voulait dire que les piroguiers ne doivent jamais abandonner l’embarcation tant que le blanc n’en est pas descendu. Et ils avaient sauté à terre pour danser, ils étaient en faute. En faute ? Qu’est-ce qu’on leur aurait fait ? On leur aurait coupé huit jours de solde, quatre francs. On ne pouvait pas les tuer, même si j’étais mort, hein ? Mais il y avait l’ordre : « On ne doit pas… » Ils avaient risqué leur vie pour rattraper l’ordre, et il y en avait un de noyé, celui dont la carcasse était en train de gonfler au soleil, à l’arrière. Même, s’ils n’y étaient pas tous restés, c’était un miracle. Mais ça, c’était une chose qui n’était pas dans leur cervelle.


» Voilà ce que c’est que l’héroïsme, conclut Barnavaux. On ne le fait pas exprès. On pense qu’il n’y a pas moyen de faire autrement, on n’est pas son maître ! il y a l’ordre, et les punitions disciplinaires. Ça fait une habitude de tous les jours qui empêche de penser à soi.

— Une habitude de tous les jours, qui empêche de penser à soi ? dis-je. Savez-vous que cette petite Louise… notre petite Louise…

— C’est tout de même vrai ! fit Barnavaux. Ma parole, je n’y pensais pas !