… Huit jours après ses couches elle regagna son petit logement de la rue du Faubourg-Saint-Jacques pour s’y reposer une semaine encore, bien qu’elle n’en eût besoin d’aucune façon, affirmait-elle. Et quand je dis « se reposer », c’est le mot qu’elle employa. Mais, pour quitter Baudelocque, elle refusa même le fiacre que je lui offrais, donnant pour motif, d’abord que c’était trop près, sa maison, ensuite, « qu’il n’y avait pas de bagages ». Cet argument me laissa déconcerté. Mais c’est que, dans son monde, on a pour principe que les voitures ne peuvent servir qu’à transporter, rapidement, les objets trop lourds ou trop encombrants que les conducteurs d’omnibus refusent d’accepter. Et dès qu’elle fut dans son « chez soi » elle y découvrit tant de choses à faire, et l’enfant lui donna tant de soucis, que je ne la vis presque jamais assise. Puis elle se remit « aux porte-monnaie » parce que c’est un travail qui peut s’accomplir à domicile. Et je compris à cet instant pourquoi elle avait donné le coup de collier pendant sa grossesse. Elle était encore libre d’aller et de venir, alors, c’était le moment où elle pouvait « mettre de côté ». Après, elle savait bien qu’il lui faudrait devenir l’esclave du petit : ça mange du temps, et ça enlève des moyens. Ce sont là des choses prévues, on a l’habitude, on prend ses précautions tout naturellement, sans s’étonner, ni étonner personne : tout le monde sait que ça doit se faire comme ça… Et malgré le travail, malgré les nuits où elle se relevait dix fois, Louise avait pris une beauté que je ne lui connaissais pas : si pleine, ingénue, touchante ! Je me rappelai le mot de Barnavaux : « Une femme qui a fait un nouvel enfant, elle est neuve ! » Il a été bien facile aux peintres de donner un air virginal à leurs madones, ils n’ont jamais dû manquer de modèles.
Souvent, dans la journée, quand il le fallait, et même quand cela n’était point nécessaire, elle mettait l’enfant tout nu. Il agitait ses jambes courtes, heureuses de leur liberté, et l’on voyait sur ses gencives cette espèce de libération des muscles qui est le sourire des nouveau-nés. Alors Louise regardait tout, tout, tout ! Et je l’entendis une fois murmurer :
— Et dire que c’est moi qui ai fait tout ça !
Car elle était étonnée, et tout orgueilleuse, comme beaucoup de jeunes mères, d’avoir mis au monde un être qui ne lui était pas exactement semblable, un homme, un mâle : cela lui paraissait admirable et mystérieux.
Pour Barnavaux, il montra d’abord quelque chose de mystifié dans sa physionomie. C’était à lui, ça, ou plutôt c’était de lui. Il n’avait pas les bonnes raisons de Louise pour en avoir pris l’habitude. La conviction de Louise était physique : cet enfant était sien comme ses propres bras, et tout son corps, et sa pensée. Celle de Barnavaux était intellectuelle : il constatait, mais avec une stupeur inconsciente. Puis il s’accoutuma, et fut très heureux. Je lui rendis cette justice qu’il était bon père.
Enfin, ils me parlèrent du baptême. Je le pensais bien, qu’il y aurait un baptême ! De tous les rites du christianisme, c’est le seul dont les Parisiens du peuple, et surtout les femmes, ont le sentiment qu’il est impossible de se priver. On peut s’unir sans prêtre, on consent, bien que plus difficilement, à mourir sans prières et sans cérémonies ; mais si l’eau sainte n’avait coulé sur ce petit front, Louise n’eût pas été rassurée, elle eût redouté pour son enfant le sort le plus funeste ; et déjà, ce petit cœur d’or que Barnavaux avait passé autour de ce cou frêle, et qui s’apercevait à peine sous la tendre chair des épaules, elle avait été, un matin, le faire bénir à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Donc on baptiserait Pierre-César, et je serais son parrain.
— C’est bien, dis-je, Pierre-César… mais Pierre-César quoi ? Barnavaux ?
Louise rougit, et Barnavaux me tourna le dos afin d’éviter mes regards.
— Pierre-César quoi ? répétai-je.
— Comme il a été déclaré à la mairie, dit Barnavaux, avec embarras : Collot, Pierre-César Collot :