Et ce fut encore Louise qui fut cette fois la plus franche et la plus courageuse.
— Vous comprenez, dit-elle, je touche vingt sous par jour comme fille-mère. Alors, ça ne serait pas à faire, qu’il le reconnaisse.
— Non, prononça Barnavaux, ça ne serait pas à faire !
XI
LA BARRE
A l’un des angles de la rue de Sèvres, près de l’Institut des Jeunes Aveugles, il y a le Café des Vosges, qui est tout blanc, vieillot, aimable et hospitalier. C’est là que je rencontrai Barnavaux, assis devant une des tables de la terrasse, en compagnie d’un gros homme blond, vêtu de blanc : le costume colonial dans toute sa pureté. Il ne lui manquait qu’un casque. Ceci ne m’étonna point : les coloniaux de grade supérieur fréquentent une brasserie du boulevard. Les autres, depuis que l’administration des colonies a été transportée rue Oudinot, accordent assez communément leur clientèle au Café des Vosges, où ils retrouvent des employés du ministère : hommes qu’ils jalousent et respectent, les croyant doués d’une grande puissance. Je crus donc avoir en ma présence un petit fonctionnaire colonial, employé des douanes ou magasinier, qui, par cette chaleur, usait ses vieux dolmans : de quoi je l’approuvais. Mais Barnavaux me tira d’erreur.
— Lui ? dit-il. Il est cuisinier dans un restaurant du quartier !
Et le fait est que rien ne ressemble davantage à un colonial, pour le costume, qu’un cuisinier-pâtissier dans l’uniforme de sa profession. Je m’excusai. Mais l’homme blond et blanc me répondit :
— Il n’y a pas d’offense. C’est tout de même mes vieux effets de la Côte que j’use pour le présent. Est-ce que j’aurais reconnu Barnavaux, si j’avais pas été là-bas ? Mais, tout de même, je n’ai jamais été que cuisinier : au régiment d’abord, et puis à bord des Chargeurs-Réunis, et puis chez monsieur Laresche, le consul de Rio-Negro.
Du côté de Saint-François-Xavier, où se couchait le soleil, le ciel d’été, implacablement pur, se teintait de vert et de saumon. Un ciel saharien, en vérité, dur, poussiéreux, sublime ! Mais une brise un peu plus fraîche monta du nord-est, les crieurs de journaux du soir commencèrent d’annoncer leurs gazettes. Je leur en pris une, par habitude. Elle annonçait encore des difficultés avec l’Allemagne à propos du Maroc.
— On va caner ! dit Barnavaux. On cane toujours, avec les Prussiens.