Barnavaux a le défaut de vouloir parler de tout. Quand il aborde les questions diplomatiques, je fais tout ce que je puis pour ne pas l’entendre : ses opinions sont excessives et sa documentation insuffisante. Mais le gros homme blond fut important.

— C’est des bêtises, dit-il, tout ce qu’on fait, des bêtises ! Des gens qui se pressent. Faut jamais s’ presser. Voilà. C’est ça qui est la diplomatie : d’ pas s’ presser.

Barnavaux entama l’exposition d’un vaste plan de guerre européenne. Il était insupportable. Le gros homme blond l’interrompit encore.

— Faut avoir servi dans la diplomatie, pour parler, dit-il. Moi, j’ai servi : chez monsieur le consul. Alors, je sais. Ça s’est déjà passé comme ça, à Rio-Negro. C’est la même chose.

L’affaire qu’il nommait était ancienne. Elle n’avait laissé qu’un souvenir vague dans mon esprit. J’interrogeai.

— Le Rio-Negro, dit le cuisinier, c’est un petit port, dans une enclave portugaise, sur la Côte des Graines, et tout autour, il y a nos possessions. Mais on avait mis là un consul. Je vous dirai pourquoi tout à l’heure. Il répétait à journée faite :

»  — Voilà ce que c’est que d’avoir été marin et explorateur. Tout le temps, ils me donnent de mauvaises places, au quai d’Orsay : un type qui a fait quelque chose, il n’est jamais de la carrière ! Qu’est-ce qu’on veut que je fasse ici ! Des rapports sur le commerce ? Je ne peux pourtant pas me tuer à répéter tous les mois que les Portugais ne vendent que des timbres-poste.

» Il paraît que les Portugais avaient eux-mêmes dans l’opinion que ça n’était pas suffisant et qu’ils avaient engagé des négociations avec nous pour échanger leur colonie contre autre chose, ou la vendre. Seulement, c’est à Paris que ça se traitait. On ne l’avait mis là, monsieur Laresche, que pour montrer le grand intérêt que la France porte au Rio-Negro. Mais on ne lui disait rien du tout, on ne le tenait au courant de rien, et il n’avait rien à faire, absolument rien. De temps en temps, au coucher du soleil, il allait sur les bords du rio tuer une gueule-tapée. La gueule-tapée, c’est un grand lézard, qui est très bon à manger. Je lui accommodais ça à la tartare, mais Saraï, sa mousso, une petite Malinké, refusait sa portion, sous prétexte qu’elle descend de cette bête-là, et que ses principes lui défendaient de dévorer son grand-père sans nécessité. A la fin, ça le dégoûta de rapporter du gibier, monsieur le consul, de voir que la mousso n’en voulait pas, et il me donna son fusil, en me disant de mettre un chiffon gras autour des batteries, des bouchons aux canons, de le démonter et de le rentrer dans sa boîte. Après, il commença un roman pour dire que la mousso était une petite sauvage, qu’il ne la comprenait pas, que personne ne la comprendrait jamais, et qu’elle le trompait avec des nègres. Mais il y renonça au bout de quinze jours, sous prétexte qu’il faisait trop chaud, que cette chose-là avait déjà été faite par d’autres officiers de marine, et que lui, par conséquent, n’avait pas le droit, puisqu’il n’était plus officier de marine.

» C’est probablement comme ça, tout de même, qu’il se mit à repenser à son ancien métier. Au moment où je croyais qu’il allait devenir fou d’embêtement, le voilà qui prend une nouvelle lubie et s’amuse à se promener en mer dans une mauvaise barque indigène, avec huit Kroumen pour pagayeurs. Il appelait ça « faire l’hydrographie de la barre », et le fait est qu’il faisait des sondages toute la journée, prenait des notes, et tirait des tas de plans dans son cabinet, quand il était rentré. Des fois, ça lui faisait prendre un bain, naturellement. Vous savez ce que c’est qu’une barre sur la Côte occidentale ?

Barnavaux et moi, nous fîmes un signe d’assentiment. Le cuisinier continua :