— Je ne sais pas pourquoi ça existe. On dit que ça vient de la rencontre des eaux du fleuve dans la mer avec les vagues du large. Mais il y a des barres même sur des points où il n’y a pas de rivières. Il n’y a que les Kroumen pour savoir franchir la barre. Ils touchent leurs gris-gris, visent le moment où ces grosses lames ne déferlent pas, se font prendre sur leurs dos… Oh ! là ! Oh ! en voilà une. Oh ! là ! Oh ! une seconde, et comme ça tant que ça dure. Si on rate son coup, la barque peut être cassée sur le fond comme une noisette. Les têtes des hommes aussi, bien qu’ils soient malins, ces Kroumen. Mais l’embêtant, c’est pour l’embarcation : des nègres, il y en a toujours ! Et pourtant, il y a des jours, des semaines, des saisons, où même les Kroumen ne veulent rien savoir.

» Monsieur le consul déclara qu’il voulait trouver la loi des barres, interrogea les Kroumen, causa avec le père Wilson, le chef de la factorerie Verbeck, qui avait été pilote, et se mit à faire des calculs sur un carnet. Mais voilà qu’un jour on lui apporte une dépêche chiffrée. Il la déchiffre lui-même parce qu’il n’avait pas de chancelier, et reste tout étonné. C’était à cause de cet échange avec les Portugais, qui était en train depuis des années, et qui pouvait rester en train toute l’éternité. Il paraît que les Allemands, tout à coup, avaient décidé qu’ils n’en voulaient pas. Ou bien alors, il leur fallait aussi quelque chose : la Champagne, la Bourgogne, l’obélisque de la place de la Concorde, et des permis de circulation en tramway. Et pour marquer leur résolution, ils envoyaient l’aviso Fafner.

» Si vous l’aviez vu, monsieur le consul ! Bien sûr qu’il n’avait pas eu de la joie comme ça depuis sa première communion. Un navire de guerre, il allait arriver un navire de guerre ! En sa qualité de marin, ça lui fut tout d’abord égal qu’il fût allemand. Tout de suite, il alla chercher son… comment c’est que vous appelez ça, ce truc où les marins trouvent le nom de tous les bateaux de guerre du monde entier, avec leur description, leur portrait, et tout ?

»  — Le Naval Annual, de Brassey, suggérai-je.

»  — C’est ça. Et quand il eut fini de lire, d’abord il fut dégoûté.

»  — Mais c’est un rafiot, dit-il. Une casserole, une sale petite casserole !

» Et puis sa figure changea. J’ai jamais vu Napoléon. C’est pas de mon âge. Mais on ne m’ôtera jamais de la tête que Napoléon devait faire cette figure-là quand il voyait la victoire. Il tira la mousso Saraï par la petite queue de canard qu’elle avait derrière le crâne — c’est comme ça que les femmes malinkés s’arrangent les cheveux — et lui dit :

»  — Y en a l’avancement de classe. Y en a consul, y en a consul de première et consul général. Y en a plénipotentiaire !

» Saraï n’y comprit rien du tout, bien sûr, mais elle répondit :

»  — Y a bon !