» Moi, je ne comprenais pas non plus, mais le patron était content, et ça me faisait plaisir, parce qu’il était à la coule, et pas fier. Il rédigea tout de suite une longue dépêche chiffrée, et se mit à attendre le Fafner avec impatience. Ce ne fut pas long. Trois jours après, il était devant Rio-Negro, l’aviso allemand. Des coups de canon pour saluer, la réponse des Portugais avec une espèce de bombarde, la visite du gouverneur portugais avec ses timbres-poste, parce qu’il ne faut jamais perdre une occasion, la visite du commandant Herr von je-ne-sais-quoi au gouverneur : enfin du volume, quoi ! Mais c’était une casserole, ce Fafner, monsieur le consul l’avait bien dit : une casserole dont j’aurais pas voulu pour des petits pois.
» Pourtant, je ne sais pas ce que le gouvernement français lui répondit, au consul. Il eut l’air désespéré. Il criait :
» — Ils sont idiots, à Paris, complètement idiots ! On n’a pas idée de ça ! Après ce que je leur ai dit… M’en aller, ils « envisagent » que je devrais m’en aller ! En janvier, je m’en irai, si je me trompe. Et qu’ils me f…tent en réforme, alors, qu’ils me révoquent ! Bougres de veaux !
» Les Allemands avaient reçu l’ordre de ne pas descendre à terre. Ils descendaient tout de même, mais incognito, par petits paquets, pour prendre contact avec la population féminine de Rio-Negro, comme ça se doit. Ils se mettaient aussi splendidement saouls, également comme ça se doit. Le père Wilson, l’ancien pilote anglais qui venait assez souvent le soir au rapport, à cause de l’entente cordiale, disait seulement pour résumer :
» — Uneventual, sir !
» Après ces visites du père Wilson, monsieur le consul recommençait à faire des calculs avec des petites lettres au lieu de chiffres, et je l’entendais répéter à haute voix :
» — Quels idiots, quels sombres idiots ! Qu’ils attendent, qu’ils fassent traîner jusqu’à la fin de l’année. Je suis sûr…
» Il lui arriva de laisser traîner des brouillons de dépêches. C’est comme ça que je pus lire, un matin :
« … Les raz de marée, monsieur le ministre, je me fais un devoir de vous le rappeler, sont de grandes ondes qui viennent, plusieurs jours de suite, briser sur le rivage d’une manière permanente et continue. C’est un phénomène très fréquent le long de la Côte occidentale d’Afrique ainsi que sur toute la partie atlantique du Maroc. Cependant, ils se produisent surtout de novembre à mai, et il arrive qu’ils durent sans discontinuer jusqu’en janvier.
» Pendant les raz de marée, la barre de brisants est reportée plus ou moins loin vers le large, sans qu’on puisse savoir où exactement : et alors, si on est mouillé près de terre, le raz affouille les fonds de sable, déroche l’ancre, et les navires qui chassent ont de grandes chances de se mettre au plein. Si les ancres résistent, ils fatiguent beaucoup et il faut que leurs coques soient excellentes. Le seul recours est de fuir au large… Un autre phénomène est que le raz de marée ne s’annonce que par une très grande réfraction de l’air, qui passe inaperçue si l’on n’en connaît la cause, et un grand calme prémonitoire… »