» Mais, après avoir vu lui-même si rien ne manquait, monsieur le consul redescendit dans son cabinet, et envoya une dernière dépêche :
» … Ainsi que je l’avais fait pressentir à Votre Excellence, il était impossible qu’un aviso de l’âge et du tonnage du Fafner résistât aux raz de marée qui rendent dangereuse la barre du rio. Je suis heureux de porter à votre connaissance que toutefois l’équipage est sauf… »
— Eh bien, demandai-je, c’est tout ?
— Naturellement, c’est tout, répondit le cuisinier. Les événements venaient de démontrer que, comme port, Rio-Negro ne valut pas Marseille, et le bateau était au fond de l’eau. Personne ne parla plus de rien.
— Dites donc, fis-je, est-ce qu’il y a une barre, à Agadir !
— Une sale barre. J’ai passé par là, sur un cargo qui faisait les ports de la côte…
XII
LA REVANCHE DE WATERLOO
Il est certain que cet Anglais, qui était habillé comme un gentleman, causait du scandale sur le boulevard : il était ivre manifestement. Ivre avec majesté et avec fantaisie tout à la fois. D’abord il avait pris un fiacre, non qu’il éprouvât du malaise à se tenir sur ses jambes : il marchait très droit, au contraire, il dressait jusqu’à six pieds du sol l’orgueil d’une magnifique raideur. Mais c’était son idée, je suppose, qu’une voiture le transporterait plus vite dans un autre lieu où il retrouverait d’autre champagne. Il avait compté sans les suggestions magnifiques de son cerveau. C’est une justice qui a été rendue à la race britannique par de nombreux sociologues : elle aime l’action. Or l’ivresse développe les qualités naturelles des hommes, elle les porte au paroxysme. Cet Anglais devait être d’une nature généreuse et compatissante, et, de plus, il avait chaud. Il lui prit, pour commencer, l’envie de monter sur le siège pour se rafraîchir. Puis il songea que le cocher, au contraire, devait en avoir assez de faire toujours la même chose, et il l’invita poliment à prendre sa place sur les coussins de la voiture, cependant qu’il tiendrait les rênes. C’était afin de lui procurer un changement, et le cocher, grassement payé, se fit un devoir d’accéder à ses désirs. Rien n’est plus merveilleux que la sensibilité de certains coursiers, de longue date accoutumés au mors. On pourrait croire vraiment à une sorte de télépathie ! Dès que cet Anglais se fut emparé des guides, ce fut le cheval qui se mit à tituber. Il dessina, sur le pavé de bois, les plus singulières sinuosités, il eut d’étranges caprices de direction. L’Anglais n’en comprit point la cause, mais tout son cœur était baigné de tendresse ; il déduisit seulement des phénomènes qu’il avait sous les yeux que ce pauvre cheval était fatigué. Plus fatigué encore évidemment, que le cocher lui-même, et il avait pensé à l’homme avant de penser à la bête ! Il voulut réparer cette injustice.
C’est à ce moment-là que nous l’aperçûmes, Barnavaux et moi. L’Anglais, ayant dételé le cheval avec une célérité qui prouvait de réelles connaissances d’hippologie, était en train de s’efforcer de le faire entrer dans la voiture.