Le cheval ne voulait pas. Il trouvait sans doute que ce n’était pas assez grand. Mais je suis persuadé qu’il avait aussi le sentiment des convenances et qu’il entendait rester décemment à sa place. Véritablement, il avait l’air choqué. Le cocher aussi. Il en avait assez de son client. Je suppose qu’il exprima cette opinion d’une manière un peu vive, car l’Anglais lui démontra, d’une manière incontestable, sa supériorité dans l’art de la boxe.
Il en résulta, dans le public, un réveil des susceptibilités nationales. L’Anglais, écrasé par le nombre, lutta quelques instants avec une indomptable énergie ; il ne fut sauvé, dans cette lutte inégale, que par l’arrivée de la police. Mais ce qui m’étonna, dans toute cette affaire, ce fut l’indifférence de Barnavaux. Une indifférence qui n’était pas dans ses habitudes. Barnavaux a l’instinct de la justice, du moins en matière de combat ; ses sentiments d’indulgence à l’égard des personnes qui manquent à la vertu de sobriété sont légitimés par des souvenirs personnels et par le principe qu’il ne faut pas reprocher aux autres les péchés dont on n’est pas exempt ; enfin il aime les manifestations naturelles du génie. Et pourtant, il voyait d’un œil dédaigneux l’infortune de cet Anglais que son héroïsme et son délire allaient conduire au poste. Je lui en fis d’amers reproches. Il me parut indigne de lui-même.
— C’est parce que c’est un Anglais ! me répondit Barnavaux sèchement. Je ne les aime pas.
— Barnavaux, lui dis-je, ce sont des amis, presque des alliés ! Ne faites pas de politique personnelle.
— Je ne fais pas de politique personnelle, répliqua Barnavaux. Seulement, les Anglais me dégoûtent parce que les choses qu’ils font eux-mêmes ils ne veulent pas qu’on les fasse. Ils ne se comprennent qu’entre eux, ils ne se trouvent d’excuses qu’entre eux. Mais les autres peuples, il faut toujours qu’ils se conduisent bien ; ce n’est pas juste ! Il y avait une fois le pauvre père Barbier, le garde du génie…
Je cherchai dans ma mémoire.
— Barbier… Celui qui était à Libreville ?
— Il a été à Libreville, dit Barnavaux, mais après on l’a mis à Obock. Et c’est là que le malheur lui est arrivé. Mais tout de même vous vous le rappelez ! Hein, quel brave homme ! Je le vois encore avec sa grande barbe, le morceau de craie qu’il avait toujours dans sa poche pour repasser son casque et ses souliers de toile, dès qu’il y voyait une tache, une égratignure, rien du tout, et une petite peau pour frotter ses boutons de cuivre. Car c’était un soldat, un vrai soldat, bien que seulement sapeur ; et en même temps un fonctionnaire ! L’écriture du père Barbier ! C’était moulé, et, quand il était pour commencer une majuscule, il faisait des feintes avec sa plume, des feintes comme un prévôt d’escrime qui va vous mettre un coup de sixte… Alors c’est lui qui fut choisi pour garder Obock.
— Mais il n’y a plus personne, à Obock ! remarquai-je. Voilà bien vingt ans qu’on a daigné s’apercevoir, au ministère, qu’Obock était une erreur, une vaste erreur administrative et géographique, et qu’on devait lui préférer Djibouti.
— C’est justement pour ça qu’on y a mis le père Barbier, continua Barnavaux. Vous savez qu’on avait installé Obock sur un grand pied. Il y avait un palais du gouverneur, un hôpital, une manière de caserne pour les services administratifs, une prison, tout ce qu’il faut pour qu’une colonie soit heureuse, et quatre palmiers, qu’on était obligé d’arroser tout le temps, parce que la végétation, dans ce pays, ça n’est pas naturel. Quand on déménagea pour Djibouti, on emporta tout ce qu’on put : les lits de l’hôpital, les fenêtres et les portes du palais du gouverneur et des maisons, et même un canon porte-amarre. Seulement, les principes sont sacrés. C’est un principe que, si le drapeau français a flotté une fois sur un point du globe, il doit continuer d’y flotter. Le père Barbier fut chargé de garder le drapeau. Il n’avait absolument que ça à faire, de garder le drapeau ; ça et arroser les palmiers, qui avaient toujours soif. Et il était tout seul, vous entendez, absolument tout seul ! Pas un autre blanc avec lui, rien que des miliciens somalis, des ascaris, qui ont des figures de vieux dès leur naissance. Ça doit être le soleil qui les dessèche, ils ont le droit : c’est le pays du monde où il fait le plus chaud. Mais ils finirent par manœuvrer comme de vrais troupiers ; le père Barbier les faisait obéir au doigt et à l’œil et, de temps en temps, il les emmenait à travers les sables en expédition contre un ennemi supposé, en leur faisant des discours magnifiques sur la stratégie de Napoléon Ier et le devoir de sacrifier sa vie pour détruire les ennemis de la France.