» Ça vous étonne ; c’est qu’il était devenu fou. A cause du soleil, probablement, mais surtout à force de vivre seul, sans personne à qui pouvoir parler une langue raisonnable. Son idée, c’est qu’il était gouverneur général du Désert, et qu’il ne devait de comptes à personne, excepté, comme tous les gouverneurs généraux, au ministre et aux inspecteurs des colonies. Voilà même pourquoi les inspecteurs des colonies, quand ils venaient, ne pouvaient pas s’apercevoir qu’il avait le cafard. Il était très poli avec eux, il leur donnait à dîner, et tirait même du magasin une bouteille de vin supplémentaire. Mais, quand ils étaient partis, s’ils n’avaient pas bu toute la bouteille, il la remettait au magasin avec cette inscription, de sa belle écriture : « Bouteille laissée en cet état par M. l’inspecteur ». Car dans son opinion, c’est par des écritures qu’on fait de bonnes finances. Il entretenait aussi l’inspection de la grandeur de la France et de ses projets pour l’administration des Déserts, mais ça le rendait sympathique et, en comparaison d’un tas d’autres, c’était innocent.
» Et ça dura comme ça… Ça dura jusqu’au jour où, au lieu d’un inspecteur, ce fut un Anglais, un Anglais très riche, qui arriva sur son yacht. Il allait dans l’Inde, je crois, et traversait la mer Rouge. Le caprice lui vint de s’arrêter à Obock.
» Le père Barbier était déférent à l’égard des inspecteurs. Je vous l’ai dit. Mais vis-à-vis d’un Anglais qui n’était pas même fonctionnaire il fut uniquement le gouverneur du Désert ; affable et… et… comment dites-vous quand on a l’air supérieur ?
— Condescendant, suggérai-je.
— Condescendant. Il accueillit l’Anglais, qui l’avait fait prévenir de sa visite, debout sur le petit appontement, dont le bois était un peu pourri, mais ça ne se voyait pas, parce que les arbalétriers en étaient tout couverts d’huîtres. Et Barbier avait mis son uniforme de drap, par cinquante degrés à l’ombre, pendant que ses ascaris présentaient les armes. L’Anglais tendit la main, mais Barbier garda les siennes dans la position réglementaire, puis fit un salut guerrier et cria :
» — Reposez… armes !
Les ascaris reposèrent les armes, et l’Anglais eut l’air flatté. C’est vrai que la réception qu’on lui faisait avait quelque chose de majestueux. Toutefois, quand il demanda à visiter les environs, le père Barbier lui répondit que ça ne se pouvait pas, pour des raisons politiques. L’Anglais eut l’air étonné, mais il ne se fâcha pas parce que le père Barbier, en faisant le salut militaire, lui dit :
» — Milord, la France se fait un devoir de vous inviter à dîner !
» Le dîner fut un beau dîner. C’est le père Barbier qui avait écrit le menu, et chaque plat était apporté par son boy, accompagné par quatre ascaris, l’arme au bras, baïonnette au canon. Quand le boy déposait le plat, les ascaris présentaient les armes ; et il y avait aussi un clairon ascari qui sonnait aux champs quand le père Barbier trinquait avec l’Anglais en disant :
» — Milord, à vot’ dame !