C’est ainsi que je fis la connaissance de Frenchy ; et durant les quelques semaines qu’il conserva quelques louis des soixante-quinze mille francs rapportés par lui des placers de Madagascar, il fut assez intimement mêlé à ma vie. Tout le luxe apparent de sa personne était constitué par son automobile — une 30-40 HP, souple et puissante, du genre de celles qu’on loue aux millionnaires américains ; et de cette voiture magnifique, on voyait descendre un petit homme sec, jaune de cuir, aux prunelles agrandies par la fièvre et l’absinthe, vêtu comme les ouvriers quand ils ont leurs beaux habits : tout de noir, avec un gilet très ouvert sur sa chemise blanche et une cravate également noire qui dessinait sur son col bas un papillon aux ailes trop maigres. Il se ressentait d’avoir trop longtemps vécu seul, agitant au bord des rivières la sébile de fer-blanc où tombent et tremblent les paillettes d’or. Je veux dire qu’il n’avait plus honte, contrairement à la plupart des hommes civilisés, de garder le silence. Durant des heures et des heures il demeurait muet, pleinement satisfait de boire et de manger, ou même simplement de n’être pas debout, de ne pas marcher, de ne pas travailler. Les femmes ne lui disaient pas grand’chose. Non par vertu. « J’ai un peu perdu l’habitude », expliquait-il, avec timidité. Mais Barnavaux le respectait, admirant qu’un homme qui n’avait pas plus d’instruction que lui eût pu se débrouiller sans chef, sans discipline extérieure, ne pouvant compter que sur lui-même dans des pays barbares.
Ce n’était pas un homme qu’on pût aisément interroger. Il fallut attendre qu’il répondît à une question intérieure. Un jour vint pourtant qu’il parla tout seul, sans y être invité.
— Oui, dit-il, c’est quand je prospectais à Madagascar, dans la grande forêt de l’est, à l’endroit où elle tombe vers le pays betsimisarake. Vous vous étonnez que je ne sois pas causeur ? Comment voulez-vous !… Des mois et des mois, j’allais tout seul, à travers ces grands bois qui n’en finissent pas. Quand je suivais le cours d’une rivière, la verdure devenait basse, touffue, écrasante. Pour faire un pas, il fallait donner dix coups de machette, couper les tiges d’où la sève sort comme l’eau d’un robinet. On avance comme dans un tunnel vert, et il fait chaud, humide et chaud comme dans un tunnel. Ça sent la boue, la pourriture, les plantes broyées et, à mesure qu’on se taille sa route dans ce fouillis, on entend tout autour des bruits extraordinaires, qui font peur sans qu’on sache pourquoi : comme des pièces de satin vivement déplié. A la fin, je compris. C’étaient des serpents qui fuyaient. Ils n’étaient pas méchants : de grosses couleuvres noires et vertes. Celles qui n’étaient pas atteintes ne se dérangeaient pas. Elles restaient enroulées autour des branches, leurs anneaux tellement serrés que, si on n’avait pas été prévenu, quand on ne voyait pas leur tête longue et leurs yeux brillants, vous les auriez prises pour de grands colimaçons. D’autant plus qu’il y a de vrais colimaçons, plus gros que ceux qu’on voit en Europe. Ils grimpent aux arbres en y laissant une trace brillante, ou bien dorment sur les branchages, pareils à des coquilles fixées sur un rocher. Un soir que par hasard j’en avais jeté quelques-uns sur mon feu, l’idée me vint d’y goûter. Ce n’était pas mauvais. Alors je fis caprice de m’en nourrir quelquefois.
» J’allais le plus souvent, parce que c’est plus commode, les chercher sous les grands arbres qui poussent sur les hauteurs. La marche est là plus facile ; les cimes serrées empêchent de croître les herbes et les fougères. Et tandis que je faisais ma récolte, j’entendais comme pleurer autour de moi. Oui, pleurer ! mais en musique, sur trois notes très hautes, abominablement tristes, et qui s’entendaient de partout… Vous autres, vous auriez eu de l’épouvante. Moi, je savais que ce n’était rien que les babakoutes qui prenaient la fuite. Ce ne sont pas tout à fait des singes, ces babakoutes. On dirait plutôt de grands écureuils, avec des mains, de vraies mains, et un visage plus plat, bien plus humain que celui des écureuils. Babakoute, ça veut dire en malgache « papa-le-petit-garçon », et les Betsimisarakes prétendent que c’est leur ancêtre, qu’ils sont nés, il y a longtemps, très longtemps, d’un couple de ces grandes bêtes qu’on a tant de peine à voir — ils sont toujours au sommet des arbres — et qu’on entend de si loin !
» Quand j’avais fait une belle récolte de colimaçons, je la mettais en réserve dans une boîte de conserves vide, assez écartée du feu, pour les faire dégorger. Puis je m’endormais tranquillement : il n’y a pas une bête féroce dans tout Madagascar, et les hommes mêmes sont si craintifs ! Mais voilà qu’un matin je m’aperçus qu’il ne restait rien dans la boîte : on m’avait volé pendant la nuit ! Et deux fois, trois fois, la même chose recommença. Je résolus de veiller pour en avoir le cœur net, et la quatrième nuit, quand j’aperçus une forme humaine qui se penchait vers mes colimaçons, je lui envoyai un coup de fusil chargé à petits plombs.
» Mais j’avais tiré d’assez près, et mon gibier sans doute était délicat. Je le vis tomber, je l’entendis gémir, gémir ! Alors j’allai voir, et je trouvai… c’est difficile à vous expliquer : une bête qui n’était pas un singe et qui n’était pas un homme : une très grande babakoute, si vous voulez. Mais j’en avais tiré jadis, des babakoutes, bien que, je vous le répète, ces animaux soient très difficiles à distinguer sous les arbres, et celui-là était si différent !
Par la taille d’abord, qui était celle d’une fille de quatorze ou quinze ans. Je dis une fille, parce que c’était une femelle. Mais aussi par la figure, qui s’était affinée, en restant celle d’une bête. Vous savez, la face des chiens, qui est si loin de la nôtre, et qui fait dire pourtant : « Comme il a l’air d’un homme ! » C’était ça. Et à cause des yeux, peut-être : des yeux énormes, et qui regardaient droit devant eux : car ils n’étaient pas placés sur le côté, comme ceux des animaux. Et ils étaient tendres, douloureux, malheureux ! Oui, tout à fait des yeux de petite fille !
» Je pris cette bête-femme dans mes bras, et elle se laissa faire ; je lavai sa cuisse, toute mouchetée de petites blessures : c’était là qu’elle avait reçu les plombs. Elle était couverte d’une fourrure blanche, avec des poils noirs plus longs sur le ventre et sur la tête. Cela me fit du bien de voir sa fourrure.
» — Après tout, songeai-je, ce n’est qu’une bête !