» Mais voilà que subitement elle me prit le cou de ses deux bras, en se plaignant doucement, faiblement, comme une femme, quoi ! Il n’y a que les femmes pour faire comme ça en demandant abri. Et je ne savais plus, je ne savais plus du tout. Il y avait des babakoutes qui criaient dans la forêt, mais elle n’y faisait pas attention. Elle ne regardait que moi, je vous dis, que moi, qui venais de lui mettre douze plombs dans la peau !

» Ah ! comme elle était câline ! Et c’est pour ça que j’ai dit à Barnavaux, dans le temps, que l’homme ne venait pas du singe, comprenez-vous, mais d’une bête pareille. Les singes sont méchants, colères, sans mémoire, et sales, et vilains dans leurs gestes. Vous le savez bien ! De voir un singe faire l’amour, on prendrait dégoût de l’amour pour toute sa vie. Tandis qu’elle, le fond de son être, c’était la bonté. Comme les hommes, après tout : les hommes sont bons, si vous y réfléchissez. S’ils n’étaient pas bons, ils ne seraient pas devenus ce qu’ils sont aujourd’hui. S’ils étaient mauvais, avec leur intelligence, ils seraient toujours des satans. On a tant d’intérêt à être des satans ! Mais on ne peut pas, voilà la vérité.

» Et puis, quand on est tout seul, comme j’étais, qu’on n’a personne près de soi pour vous contredire, pour vous remettre au pas et à la mesure, pour se moquer de vous et vous dire : « Tu es fou ! » surtout pour vous forcer à préciser vos pensées en les parlant, les pensées deviennent des rêves. On ne se demande pas si ça peut être arrivé, il suffit que ça plaise. Et il me plaisait d’imaginer que de ces babakoutes, avec leurs pieds, leurs mains, leur gueule, il y en a qui ont mal tourné, et qui sont devenus des singes, d’autres qui sont devenus, peu à peu, davantage ce qu’ils se sentaient dans leur âme intérieure, et des hommes à la fin. Ça me plaisait, je vous dis ! Et des fois, celle-là, je l’appelais : « petite fille », mais d’autres fois : « grand-mère » !

» Sa blessure l’empêcha quelques jours de bouger. C’est pour ça sans doute qu’elle prit habitude avec moi. Quand elle fut guérie, elle s’en alla quelquefois très loin, mais elle finissait toujours par reparaître. Je la trouvais le matin à mes côtés avant l’aube. Pourtant, aussitôt que le soleil brillait, elle montait sur une pierre et regardait cette boule ronde et lumineuse avec de drôles de signes. Pour la remercier d’être revenue, ou parce qu’elle s’en étonnait, ou parce qu’elle était gaie à cause du jour nouveau ? Je ne sais pas. Ma parole d’honneur, elle avait l’air de prier, sa mine était si grave ! Et elle n’était pas contente de ce que je ne faisais pas la même chose, comme si, de mon ingratitude, il allait nous arriver du mal.

» Elle n’imitait pas les mouvements à la façon des singes seulement, elle comprenait. Une nuit que j’avais la fièvre et que je grelottais, elle se serra près de moi pour me donner chaud. Tous les animaux font ça. Mais comme je continuais d’avoir froid, je la vis se lever, prendre du bois et le mettre au feu. Ah ! çà, voyons, est-ce que ça n’est pas humain, est-ce que ça n’est pas de l’intelligence humaine, est-ce que n’importe quel singe en aurait fait autant ?

» Je me rappelle aussi : elle jouait avec les pépites d’or que je ramassais. Comme si elle eût trouvé que c’était beau.

» J’ai oublié combien ces jours ont duré. Je sais seulement qu’après avoir longtemps lavé du sable dans la forêt, en avançant toujours, j’aperçus à la fin des rizières, des champs de manioc et un village betsimisarake qui s’appelait Ampasimbé. J’eus tout de suite de la joie de revoir un village. A cause du riz, des poulets, du rhum et des femmes. Mais la bête-femme, aux derniers arbres, me prit la main. Je comprenais bien qu’elle me disait : « N’y va pas ! » Mais j’y allai tout de même, n’est-ce pas ! Alors elle rentra dans la forêt, et pour la première fois j’entendis qu’elle criait comme les autres babakoutes, sur trois notes qui pleurent. Ça me fit un peu de peine, et puis je n’y pensai plus.

» Je donnai des piastres aux gens d’Ampasimbé, — ces Betsimisarakes ne connaissent pas l’or ; — je fis mettre en perce un tonneau de rhum, on tua un bœuf, et ils burent, et je bus à ma fantaisie. Ces Betsimisarakes s’étaient pendu des fleurs aux oreilles, suivant leur coutume quand ils font la joie : les fleurs d’un pamplemoussier plus grand qu’un beau chêne de nos pays : c’est une odeur qui grise, encore plus que le toaka. Et quand j’en eus assez, j’allai dans ma case. Pas seul, bien entendu ! Chez ces peuples-là, on donne toujours une femme aux étrangers. Ça va de soi, et on ne peut pas refuser. C’est comme si on refusait ici l’eau bénite à un enterrement : un devoir de religion.

» A l’heure que les étoiles pâlissent, j’entendis gratter à ma porte. Je dis à la Betsimisarake :

»  — Rasoa, qu’est-ce que c’est ? Iza aty vé, Rasoa ? Va voir.