» Et elle ouvrit la porte, bien tranquillement.

»  — Ce n’est rien, Rafrenchy, dit-elle : quelqu’un qui s’est enfui tout de suite.

» Mais j’entendis, déjà très loin, les trois pleurs du babakoute.

» Et bien souvent encore, les nuits suivantes, la bête-femme gratta à la porte et s’enfuit sans oser entrer. Les Betsimisarakes avaient peur, parce que ce n’est pas bon signe, quand leur ancêtre revient. Et ils crurent que c’était pour ça qu’un de leurs chiens prit un jour la rage. Il s’échappa en bavant sur les pierres, et je dis qu’il fallait l’abattre, avec tous les autres qu’il avait peut-être mordus. Mais l’enragé courut sans qu’on pût l’atteindre, vers le côté où il n’y avait pas d’eau, vers la forêt ! Et à partir de ce moment je n’eus plus qu’une idée :

»  — C’est elle qui sera mordue, la bête-femme. Il ne faut pas !

» Et j’allai me mettre à l’affût sur le sentier par où j’étais arrivé. C’est par là qu’elle repasserait, sûrement. Mais je ne pus rien empêcher. Je l’entendis qui pleurait encore, qui criait, mais d’une autre voix : le chien était sur elle ! J’assommai cette brute d’un coup de crosse, sans tirer. Et puisqu’elle avait peur des champs et des maisons, la bête-femme, je restai là pour la soigner, dans sa forêt. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai allumé du feu, j’ai rougi la baguette de mon fusil, j’ai mis le fer rouge sur la morsure. Alors j’ai senti, de nouveau, les mêmes bras maigres et caressants autour de mon cou. Les mêmes… seulement ce fut la dernière fois. Je l’ai vue mourir, la bête-femme ! Et devenue une bête tout à fait. Elle montrait les dents, elle grinçait… Monsieur, je l’ai enterrée comme une femme, une chrétienne : mais c’est un singe que j’ai enterré, un singe. Le mal en avait fait un singe ! »

XIV
QUATRE JOURS…

L’enfant de la pauvre Louise mourut vers la fin de mars, un jour de soleil. J’allai jeter sur son berceau quelques-unes de ces fleurs qu’on nomme des boules de neige ; et des voisines aussi, malgré qu’elles ne fussent pas riches, lui portèrent d’autres fleurs toutes blanches, des lilas blancs, des violettes blanches, des perce-neige. Elles couvraient le pauvre drap bien propre, elles cachaient la forme misérable de ce petit cadavre épuisé, vidé, réduit à rien : un de ces cadavres d’enfant, qui n’ont pas d’os encore, qui ont lutté, lutté jusqu’à la disparition de leur chair, et que pour se défendre, avant de se décider à fuir, la vie a peu à peu dévorés par l’intérieur, comme un ver qui ronge un fruit. Il n’en reste que le crâne bossué, bombé, sur les trous bleus des yeux fermés, sur des traits tirés qui sont ceux d’un vieillard. Hélas, c’est à ce moment, où ils ne sont plus, qu’il faut chercher leur ressemblance ! Maintenant elle est atrocement pareille à Barnavaux cette momie presque impondérable ; à Barnavaux comme je l’ai vu au Val-de-Grâce quand il grelottait de fièvre, quand il me disait : « Hein ? Vous trouvez que j’ai l’air salement vieux ! » Mais cette chose horrible, Louise continue à la couvrir de baisers, elle n’en parle qu’avec une infinie douceur, avec des espèces de précautions pour l’ennoblir, pour la rendre belle dans sa mémoire, et moins souffrir elle-même, peut-être. Et quand on lui demande « comment il est mort » — on demande toujours ça, et à quoi bon ? — elle répond : « Il s’est éteint comme un petit oiseau. » Comme un petit oiseau ! Moi, je me rappelle ce squelette affreux, le regard froncé, sous le front tout en rides, de ces yeux si douloureux qu’ils avaient l’air de savoir, et d’avoir peur, et toutes les ignominies de la diarrhée infantile !… Mais elle efface tout cela, Louise, elle l’annule, ne voulant plus voir que ce qu’elle a tant aimé : la plus adorable part de sa chair.

Barnavaux a été témoin de l’agonie du nouveau-né, et, comme il quittait la chambre pour retourner à Palaiseau, on lui a dit : « Vous ne le reverrez plus ! » Voilà pourquoi il n’est pas étonné, le lendemain, quand on lui apporte le télégramme que je lui ai envoyé. Il le sait d’avance, ce que contient ce papier bleu. Son capitaine, qui vient de surveiller l’instruction des recrues, sur le glacis, rentre justement au fort, et il lui tend la dépêche.

Barnavaux est un soldat, un vieux soldat. Quand il a fait le geste et salué, il n’a pas eu besoin de se forcer, pour prendre « la position », c’est venu tout seul. D’ailleurs, il n’éprouve pas encore grand-chose. Pareil à tous les hommes qui reçoivent la nouvelle d’un malheur survenu en leur absence, loin de leurs yeux, il ne peut pas très bien comprendre, parce qu’il n’a pas vu. Entre le petit mort et le petit agonisant, il ne fait pas de différence. Le capitaine a saisi plus vite que lui. Il a une autre éducation, ses nerfs sont plus sensibles.