— Mais au fait, Barnavaux… Je n’ai jamais entendu dire qu’il fût marié, cet homme-là ! Vous pouvez chercher aux états de la compagnie. Vous ne trouvez rien ; qu’est-ce que c’est que cet enfant ?…
— Il n’est peut-être pas marié, répond Merle. Mais ça n’empêche pas…
— Ça n’empêche pas d’avoir un enfant ? Naturellement ! Seulement ça suffit pour que nous ne connaissions pas cet enfant. Voyons, capitaine, réfléchissez ! Tous les hommes de la compagnie peuvent venir vous raconter la même histoire pour tirer au flanc. C’est déjà trop qu’il y ait une loi qui nous oblige maintenant à des mesures d’exception, à des permissions, à des tas de choses en faveur des hommes mariés. Ça désorganise le service. Il faut tirer la marge quelque part.
— Je lui ai promis sa permission, remarqua le capitaine Merle. J’ai cru… C’est ma faute.
— Sa permission, je la signe. Seulement, il a donné un faux motif pour l’obtenir. Et alors… vous m’en parlerez, quand il reviendra.
Mais Barnavaux ne sait rien de ce qui se passe à Palaiseau. Il est à Paris, il a retrouvé Louise, et elle a pleuré beaucoup plus fort, quand elle l’a revu. Elle l’attendait pour ça, elle a dit des choses terribles et presque viles que lui suggèrent sa grande douleur : que ce n’était pas la peine, que rien n’était la peine, alors : ni son courage à préparer la vie qui venait, ni son labeur héroïque, ni les lourdeurs de la grossesse, ni les sueurs de l’enfantement. Elle a tout dit, enfin, elle injurie le sort. Et Barnavaux trouve que ça n’est pas juste, en effet. Il a vu beaucoup mourir, il ne s’étonne pas qu’on meure, et le petit, ce n’était encore qu’un petit, presque une chose, bien que de son sang. Seulement les enfants ne devraient pas mourir. Il pense à peu près comme Louise, mais au-delà, pour tout le monde ; et il a pitié d’elle, surtout, une pitié instinctive et amoureuse qui lui tire les larmes des yeux. Cependant il ne trouve d’abord à dire que des choses vulgaires : « Il faut se faire une raison, Louise : on a fait ce qu’on a pu, n’est-ce pas, on n’y est pour rien… » Puis, tout à coup : « Pauvre petite maman !… Pauvre petite maman ! »
Et Louise, qui n’a jamais été appelée comme ça par la pauvre bouche sans dents qui vient de se taire à jamais, Louise qui ne sera peut-être plus jamais appelée comme ça, pleure davantage. Mais elle se sent en même temps toute baignée dans quelque chose de très doux…
On ne fait pas de grandes cérémonies pour porter en terre les tout petits enfants. Les pompes funèbres envoyèrent un seul croquemort avec une petite boîte. Pourtant Louise avait voulu qu’on bénît le corps avant de l’emporter : elle n’aurait pas été tranquille, sans ça, elle aurait eu peur pour lui, peut-être pour elle… Il vint un prêtre indifférent, qui murmura quelques mots et s’en alla très vite ; mais c’était une assurance contre le mystère, et cela lui fit du bien. Puis le croque-mort mit un drap blanc sur la boîte, qu’il emporta d’une seule main. De l’autre il tenait une couronne de perles blanches donnée par « la maison », et quelques-unes des fleurs. Nous avions pris le reste, Barnavaux, Louise et moi. Il y eut encore deux voisines pour nous accompagner, deux vieilles femmes pour qui le temps ne comptait pas, et la mère de Louise. Barnavaux la remercia bien.
Et une heure après, il n’y avait plus rien, qu’un peu de terre remuée, dans un coin de la fosse commune…