Barnavaux demeura deux jours à Paris, après l’enterrement. Et, dès le matin de ces deux jours, je n’étais pas levé qu’il tombait chez moi. Le désœuvrement, l’affreux désœuvrement des vieux soldats qui ont besoin d’être commandés ! Il essayait de trouver des tâches, il nettoya mon fusil de chasse, il fourbit de vieilles armes rapportées de lointains voyages ; et comme de chacune il reconnaissait la provenance, il s’efforçait d’en parler, de se retrouver, en parlant, tel qu’il avait été : un homme qui ne pense que par images, et qui joue avec elles pour penser un peu plus loin, comme les enfants. Mais il s’arrêtait presque tout de suite, dégoûté. Il expliqua, après un long silence :

— C’est pareil les hommes qui n’ont pas d’appétit : ça m’ennuie, de me rappeler !

Alors il se remit à tourner, comme un vieux chien qui ne retrouve plus, pour se coucher, les tapis qu’il connaissait, dans un appartement qu’on déménage. Il ne finissait rien, il commençait tout, il commençait par la fin. Puis, bon juge, dans ces choses-là, il avait du dédain pour lui, il allait boire.

Je n’aime pas toujours, quand Barnavaux va boire. Je ne lui offrais rien, exprès, sans y rien gagner. Il prenait son képi, le tournait entre ses doigts ; puis, ouvrait la porte, tout doucement, sans dire adieu : preuve qu’il allait revenir, car il est poli. De cette politesse singulièrement inégale des Français d’aujourd’hui, exempte de rites, ou n’en tenant plus qu’un compte infiniment diminué, qui admet les gros mots, les obscénités, la crapule, les mauvaises blagues, et n’est plus faite que d’intelligence et de sensibilité : de quel côté ça va-t-il glisser ou monter, dans l’avenir, tout ça, je n’en sais rien. Il revenait bientôt, un peu plus clair à ses propres yeux et beaucoup plus insupportable à lui-même et aux autres, parce que les causes de son terrible ennui commençaient à lui apparaître. Est-ce que j’avais besoin, moi d’assister à ces sursauts ? Il me faut chaque jour une somme nécessaire de solitude ; et le superflu de mon temps, il y a tant de monde à qui je le dois donner ! J’en deviens presque cruel.

— Barnavaux, pourquoi ne restez-vous pas avec Louise ? Votre permission va finir !

Il me regarde, et répond sans détours :

— Ça me fatigue ! Je ne peux pas ! Je l’aime comme jamais je ne l’ai aimée, ça, je le jure. Quand je suis tout seul, et que je pense à son chagrin, au malheur qui est arrivé, à tout, ça me fait si mal et c’est si à moi que j’ai besoin de lui dire. Et, quand je lui dis, elle ne répond pas de la même façon, elle ne pense pas les mêmes choses, quand nous pensons à la même chose ; c’est comme si on avait des muselières ! Au moment où on est le plus heureux ou le plus malheureux, même si c’est avec la femme qu’on aime tout à fait et qui vous aime tout à fait, même si c’est avec la mère du gosse qu’on vient de perdre et qu’on regrette tous les deux, c’est à ce moment-là qu’on est le plus seul, parce qu’on suit son idée qui ne peut être l’idée de l’autre. Je ne savais pas ça. Mais c’est sûr, et il est impossible que ça ne soit pas comme ça : y a rien à faire.

Et pendant qu’il parlait, je voyais Louise, la pauvre Louise abandonnée.

— Alors, lui dis-je, est-ce que… est-ce que c’est tout à fait fini ?