— Quoi ? fit-il étonné, qu’est-ce qui est fini.
— Louise…
— Fini ! non, mais pourquoi ? Puisque je ne pense qu’à elle ! Seulement, on ne pourra se revoir que quand on aura perdu chacun le dessus de ses idées, le plus fort. Il en restera toujours assez, après, qui ne seront encore qu’à nous deux, pour qu’on soye plus pareil ensemble qu’avec tous les autres.
Il repartit, le jeudi soir, pour ses casernements du fort. Louise l’accompagna jusqu’à la gare, et je pris le train jusqu’à Palaiseau. Par instants la terre, dans la nuit luneuse, était toute blanche de pommiers en fleurs, ou rose de cerisiers ; et l’odeur de ces fleurs qui naissent avant les frondaisons, était légère, impalpable et délicieuse.
— Quel pays, me dit Barnavaux, quel beau pays ! Tout est en place, refait par l’homme, commode, riche, et on comprend partout. Quand c’est sauvage, on n’y comprend rien. On peut s’arranger, pour vivre ici.
Et je fus ému, voyant qu’il pensait à rester. Donc il n’avait pas l’âme basse, il ne songeait pas, l’enfant disparu, à s’évader de la vie de Louise : et tant d’autres l’auraient fait, à sa place, c’eût été si facile, il avait une si bonne excuse : « C’est mon tour pour les colonies, je pars. Adieu ! » Aussi ces deux ans ne lui eussent laissé qu’un nouveau souvenir, pêle-mêle avec les autres, un peu plus long, un peu plus triste, malgré tout un peu meilleur. C’était bien, il était un brave homme, mon vieux Barnavaux, d’aller du côté du courage et de l’honnêteté. Il y eut donc de la perversité dans la question qui me vint aux lèvres ; il y en aurait eu davantage, si je n’avais su qu’il se décidait toujours seul, et d’instinct, sans que personne y pût rien changer :
— Barnavaux, vous rappelez-vous ce que vous me disiez à Tourane : « La France, un pays où il n’y a que des blancs ; on n’y peut pas vivre : on n’est pas servi ! »
Je croyais qu’il allait me répondre que c’était changé dans son âme parce qu’il s’était passé des choses, et qu’il avait des devoirs, et qu’il gardait une affection. J’oubliais sa pudeur. Les mobiles sentimentaux, les seuls au fond qui les conduisent, les Français aiment bien qu’on leur en parle, mais non pas dans le particulier : au théâtre ou au café-concert seulement ; là où il est permis de supposer que ce n’est pas de vous qu’il est question, mais du voisin. Bien rarement, au contraire, on admet une allusion personnelle : on la supporterait mal, on ne serait plus maître de soi, et ce n’est pas convenable.
Il me répondit :