C’est encore une histoire qui est arrivée ; mais personne, jamais, n’y voudra croire.
J’ai connu, ainsi que tous ses amis, peu de temps avant la guerre, Mme Héronde dans la plus pénible des situations matérielles, et, de toute évidence, la plus inextricable, la plus désespérément compromise. Son mari venait de mourir, de façon subite, si subite même que le bruit se répandit bien vite que sa volonté y avait été pour quelque chose. En réalité, il n’en était rien. Ce gros homme, une espèce de géant, grand chasseur, grand joueur, la meilleure fourchette et le meilleur gobelet qui se pût voir, et par surcroît le plus infidèle des époux, aimait trop les joies de l’existence pour quitter celle-ci de sa propre décision, quels que fussent les embarras où ses égarements l’avaient pu précipiter. Il est mort de sa bonne mort, et comme il avait vécu, après un repas trop copieux, à la chasse au marais, où la pluie et le froid lui infligèrent une congestion dont il ne revint point. Héronde, qui fut pendant vingt ans l’un des personnages les plus importants de notre commerce d’importation — cuirs verts pour la tannerie, — était fou, parfaitement fou, sans que nul s’en doutât. Ce sont des choses qui arrivent quelquefois. Il se trouvait, à l’insu de tous, dans la période d’excitation de la paralysie générale, il ne voyait point de limites à son pouvoir et à son génie ; il avait la manie d’acheter, d’acheter toujours, n’importe comment et n’importe quoi, dépensant d’ailleurs dans la même proportion, dans une fureur de jouissance qui paraissait inextinguible. La plupart des gens, ne se doutant point qu’il avait complètement perdu la tête et sombrait dans l’aliénation totale, disaient seulement qu’il voyait grand. Seuls, quelques-uns de ses confrères, hommes d’un esprit rassis, hochaient la tête.
Je me souviens qu’un jour il m’emmena dans ses propriétés de Bourgogne. Il avait là un beau château, avec un parc de grand seigneur. Mais, me montrant du perron de ce château tout le pays, les bois, les prairies, les champs d’alentour, jusqu’aux confins de l’horizon, il me dit :
— Le château, le parc ? Peuh !… Ce n’est rien… Mais tout ce que vous apercevez, aussi loin que vos yeux peuvent voir, j’ai tout acheté, tout est à moi !
Il avait aussi passé des marchés fabuleux et stupides, prétendant monopoliser les cuirs du monde entier, et partout également, en France, des prés pour faire paître les bêtes qu’il achetait sur pied en nombre incalculable. Quand il mourut, on trouva chez lui trois cents paires de souliers, de bottes, de chaussures de toutes sortes qu’il n’avait jamais mises. Le reste de sa garde-robe était à l’avenant. Et des bijoux sans nombre pour lui, pour sa femme, des tableaux, des meubles, dont il ne savait où les placer, qui s’entassaient dans ses greniers ou dans des garde-meubles. Tout cela alors que littéralement il n’avait pas un sou vaillant. Mais un homme en possession de sa raison ne pourra jamais imaginer les extraordinaires, les magnifiques combinaisons d’un fou pour se procurer l’argent qu’il n’a pas, ou ne point payer ce qu’il doit. Et je me demande combien de temps cette invraisemblable et pourtant véridique aventure, toute cette fantasmagorie d’une fortune qu’il croyait illimitée et qui n’existait point, auraient pu durer, s’il n’était mort, comme je vous le dis, un beau jour, en quelques minutes — et, tout me porte à le croire, parfaitement inconscient de sa folie, pleinement heureux.
Ce fut alors, alors seulement, que la sagesse des hommes, et même des hommes de loi, découvrit qu’il était mort fou, plus fou qu’Eratosthène ou les lièvres aux ides de mars, et qu’il laissait derrière lui un passif de plusieurs millions, avec des affaires si admirablement embrouillées qu’on n’y concevait plus rien justement quand on avait l’avantage d’être raisonnable : il aurait sans doute fallu un autre fou, ayant la même folie — mais c’est très difficile à trouver — pour y comprendre quoi que ce fût.
Tout le monde plaignit cette pauvre Mme Héronde, et il y avait de quoi. C’était bien, par elle-même, la femme la plus incapable de se tirer de là. Elle n’était pas inintelligente, mais frivole, et accoutumée à voir les alouettes tomber rôties : à peine même si elle se serait baissée pour les ramasser, ne comprenant pas d’ailleurs que l’on pût vivre sans automobile, sans toilettes et sans joyaux. Avec cela d’une ingénuité touchante. L’ayant rencontrée quelque temps après la fin, regrettable, après tout pour elle, de son peu regrettable époux, je lui demandai, avec une commisération qui n’était pas feinte, ce qu’elle devenait.
— … Mais je continue les affaires de mon mari ! me répondit-elle.
Je frémis. Continuer les affaires de feu Héronde, c’était à peu près arroser un incendie avec du pétrole, ou faire avaler un jambonneau à un homme atteint d’indigestion. Et puis, elle !… Elle était bien au monde la personne la moins propre à « reprendre la suite d’une affaire » ; même excellente, elle l’eût conduite en quinze jours à la faillite.
— Bon Dieu ! ne pus-je m’empêcher de crier, qu’entendez-vous par ces paroles ?