— Je vous dis que je continue les affaires… Je n’eusse jamais pensé que ce fût si simple. On me présente des papiers : je signe.

Qu’est-ce qu’elle pouvait bien signer ? J’entrevis la vérité : la cynique exploitation de la pauvre femme par les anciens employés de son mari, tous les ravageurs qui s’abattent en un instant sur des entreprises en déconfiture, comme les corbeaux des champs de bataille sur les cadavres en décomposition. « Cela ne durera pas longtemps », me disais-je. En effet, j’appris que Mme Héronde, qui ne pouvait s’accoutumer à n’être pas vêtue d’une certaine manière, à ne point vivre d’une certaine façon, dans un certain décor, sollicitait la démise de ses amies plus fortunées, cherchait une place de dame de compagnie « chez une personne riche ». Je prévis même pire encore, et j’en avais le droit : je crois vous avoir fait entendre que ce n’est point par l’équilibre qu’elle se peut faire admirer, bien qu’elle soit charmante.

Mais en même temps, elle continuait de « signer ». Les liquidateurs, les syndics, les employés de la maison Héronde, qui fonctionnait toujours, pour le compte des créanciers, obtenaient d’elle les décisions les plus étranges, les plus contraires à ses intérêts. J’en étais à me demander si elle-même, un jour, n’aurait point avec la justice quelque désagréable difficulté : Mme Héronde était à la mer ; elle devait y patauger, de toute évidence, jusqu’au plongeon final.

La guerre arriva, et je la perdis de vue. Durant cinquante-deux mois, nous eûmes tous des soucis qui nous firent perdre de vue les curiosités, mêmes les préoccupations qui auparavant nous semblaient les plus légitimes ; il y avait autour de moi, tout près de moi, des malheurs bien plus grands que la ruine inévitable et totale de Mme Héronde — bien que parfois, quand il m’arrivait encore de songer à celle-ci, je la plaignisse toujours fort sincèrement. On ne devrait faire aux enfants nulle peine, même légère : j’estimais qu’elle était une enfant, une irresponsable enfant.

Voilà enfin l’armistice, et puis la paix. Un jour que je passais dans les environs de la place Vendôme, qui donc vois-je sortir de la maison d’un de nos plus illustres couturiers pour entrer dans une automobile de la marque la plus coûteuse et la plus à la mode : Mme Héronde ! Une petite Mme Héronde qui n’avait certes pas dû emprunter d’une amie la fourrure de cent mille francs qui l’enveloppait — les amies les plus charitables ne poussent point la générosité jusque-là — une Mme Héronde dont le collier de perles n’était même pas celui qu’elle avait reçu de son fou de mari, mais bien plus beau ; une Mme Héronde plus jeune, plus écervelée, plus jolie aussi et plus heureuse de vivre qu’elle n’avait jamais été. Je soupçonnai tout, tout, tout ! Et cela me fit beaucoup de peine : quand on est un homme, et qu’on n’est point celui qui profite des faiblesses d’une femme aimable, cela fait toujours beaucoup de peine. Cela ne m’empêcha point, comme on le pense, de lui aller présenter mes hommages, avec empressement, et ce qu’il convient de respect. Elle m’accueillit avec le plus large et le plus sincère des sourires et ne songea à m’adresser nul reproche d’être demeuré si longtemps sans prendre des nouvelles de sa santé.

Elle était, ma foi, si gentille, si gaie, si dépourvue de rancune contre l’humanité, si heureuse, que je finis par me risquer à demander, en bredouillant un peu :

— Et… qu’est-ce que vous faites, maintenant ?

Le mieux que je pusse espérer pour elle, me semblait-il, était qu’elle se fût remariée, très confortablement remariée. Au reste, c’est une chance que ses grâces méritent. Je me reprochais d’avoir pu soupçonner autre chose : voilà ce que c’est que de parler aux gens !

— Mais, me répondit-elle, tout étonnée, je suis dans les affaires, toujours dans les affaires !

Elle ajouta, jetant un regard de naïve satisfaction sur elle-même, son opulente auto, tout le luxe où elle baignait :