— Je n’ m’appelle pas Harrier, fit-il, confidentiel. C’est des noms comme on en prend quand on s’embauche à la Légion. Et j’ suis Français. Mais j’avais fait sept ans d’ centrale, quand j’ m’ai engagé. J’ai changé d’ peau, j’ m’ai mis Luxembourgeois, et Harrier, comme vous lisez. Y en a d’aut’es que moi comme ça, dans l’ corps, c’est pas un crime.

— Mais les sept ans ?… dit le secrétaire.

— J’ suis innocent, répondit l’homme. Oui, j’ sais ; tous ceux qui ont été condamnés disent ça. Mais aussi vrai que m’ voilà, j’ suis innocent !

Il était resté debout, et le secrétaire ne songea pas à lui dire de s’asseoir. La curiosité lui enlevait sa présence d’esprit, et il omit de lui dire, comme il eût fait en d’autres cas, pour la propagande, qu’un homme en vaut un autre, même quand il a été en prison. Harrier continua, dans une attitude militaire, les mains pendant naturellement le long du corps et le regard fixé à six pas de distance :

— Quand j’ai eu fini mon service militaire en France, sous mon vrai nom, j’ me suis mis garçon dans un garni. J’en ai fait, des maisons et des maisons ! Et à la fin, j’ai pris l’ service dans un meublé, derrière la gare du Nord. Vous savez c’ que c’est qu’un meublé comme ça : il v’nait des femmes, des cinq ou six femmes qui s’ servaient d’ la même chambre, la même nuit ; elles n’y passaient qu’une demi-heure, et pas seules. Mais y avait aussi des pauv’es gens : des domestiques sans place, des bonnes enceintes qui attendaient là, en faisant des extras dans les restaurants, le moment d’aller chez la sage-femme, des fois un comptable que son patron avait r’mercié. J’y ai vu aussi un journaliste. C’est moi qui l’ai f…tu dehors, celui-là, il s’ soûlait trop.

« C’était dans mon métier d’aider les mauvaises payes à sortir. Quand une maison est tenue par une veuve ou une femme libre, il faut un homme pour ça, et, comme on l’ prend un peu costaud, bien d’attaque, n’ayant pas peur de l’ouvrage, si la patronne se l’envoie, faut pas s’étonner, c’est dans l’ordre. C’est comme ça que j’ devins l’ami de Mme Grallet.

« Elle avait dans les quarante ans, et la folie d’aimer, d’être toute à un homme, ça la t’nait fort. Et moi aussi, j’ l’aimais ! Pensez : j’avais vingt-cinq ans, j’ venais du régiment, où on cause plus d’ femmes qu’on n’en voit. Ah ! j’ peux l’dire, elle était enviée dans son monde, Mme Grallet, d’êtr’ tombée sur un homme qui buvait pas, la battait pas, faisait bien l’ouvrage, et pour qui elle était toujours la patronne, une fois rhabillée ! Elle était devenue un peu forte et souvent, quand elle parlait, elle avait un petit arrêt entre chaque mot, comme si elle eût causé en montant un escalier. J’y faisais pas attention, ni elle non plus. Voilà qu’une nuit où j’étais allé la r’joindre, elle me dit :

«  — C’est drôle, j’étouffe. Qu’est-ce que j’ai, mais qu’est-ce que j’ai ?

« Et elle se lève pour ouvrir la fenêtre. La lune était pleine, et Paris, avec les longues vitres qui sont sur le toit d’ la gare du Nord et les grandes maisons qui dégringolent la pente, avait l’air d’une ville nouvelle et extraordinaire, éclairée à la lumière électrique. C’était en été, il faisait très chaud. J’allai aussi à la fenêtre, vers elle, et je l’enlaçai tout de suite, parce que c’était mon caprice, qui d’vint l’sien. Tout à coup, elle se raidit et porta la main à son cœur en poussant un tel cri que je me rej’tai en arrière. Je criai :

«  — Jeanne ! Jeanne ! T’es malade ?