— Mais maintenant qu’ j’ai tiré sept ans d’ centrale et dix ans de Légion pour me r’faire une peau, j’ veux pas qu’ ça soye la même chose avec Mme Lemont. J’ai peur, voyez-vous, j’ai peur !

Et il dit encore, d’une voix presque inintelligible :

— Même, à c’t’ heure, quand j’ai une paille avec celle-là, je m’ pense, des fois, j’ peux pas m’empêcher de m’ penser : « Si j’ la tuais pour de bon ? Puisqu’on dira toujours que j’ l’ai tuée, à la fin, ça changera rien. » Voilà pourquoi faut que j’ m’en aille.

LE VERGLAS

Je n’oublierai jamais la nuit de cet hiver où je l’ai rencontré. J’étais entré au Théâtre-Français par un temps triste et mou. La brume, sans pluie, précipitée tout de suite à terre, faisait ruisseler les trottoirs, et quand on touchait par hasard une vitre, la poignée d’une portière de voiture, le tronc d’un arbre, c’était comme si on eût plongé sa main dans l’eau sale. Mais lorsque je sortis, accompagné de Galliac, mon vieil ami, que j’avais retrouvé là par hasard, je sentis par l’oreille, avant même de jeter les yeux sur la place de la Comédie, qu’il y avait quelque chose de changé dans l’univers extérieur : les moindres bruits claquaient comme une allumette bien sèche qu’on frotte contre un mur. Et, justement, la place était pleine de bruits : cris de femmes, jurements d’hommes, crissements sur le sol de talons et de semelles, pétillements aigres de fouets dans l’air déchiré, pieds de chevaux qui n’avançaient pas, battaient le briquet avec leurs fers. C’était le verglas !

Un vent d’est, brusquement, avait chassé la brume, saisi cette humidité, mis sur toutes choses une couche de glace mince et luisante comme un vernis tout neuf posé sur un portrait. Même les étoiles, au ciel, scintillaient tellement qu’elles avaient l’air d’avoir le grelot. A perte de vue, Paris n’était plus qu’une immense glissoire, sans rien pour prendre son élan et glisser tout de bon. Alors on ne glissait pas, on faisait le geste horrible et ridicule de courir sur place pour rattraper le pas en avant qu’on venait de manquer : on ne le rattrapait point, on tombait. Les automobiles, en manœuvrant avec prudence, avançaient encore : elles furent prises d’assaut. Les cochers de fiacre, après de vains efforts, et malgré les fortunes qu’on leur offrait, dételèrent leurs chevaux ; — et ce fut, sous la lumière bleue des lampes électriques, avenue de l’Opéra ; sous l’éclat roux du gaz, rue de Richelieu, la fuite lente, risible, douloureuse et blessée d’un millier d’hommes et d’autant de femmes.

Pour moi et Galliac, nous devions traverser la Seine. Bras dessus, bras dessous, nous étayant réciproquement, dans l’espoir que nos quatre pieds ne broncheraient pas en même temps, nous nous mîmes en route. Devant la place du Carrousel, un sentiment d’effroi nous fit reculer. On eût plus facilement, sans guide, sans alpenstock, sans crampons et sans corde, traversé la mer de Glace. Voilà pourquoi, tournant à gauche, après une demi-heure d’efforts, nous atteignîmes le pont des Arts.

Et ce fut là que nous aperçûmes l’homme.

Ce devait être un homme du monde, il était vêtu d’un habit noir. Mais il faisait sur l’asphalte les plus étranges entrechats. Cet exercice intempestif ne paraissait pas d’ailleurs lui réussir : il s’abîmait sur le sol à peu près tous les trois mètres, et son chapeau tombait à côté de lui, ou plus loin. Généralement plus loin. Alors il s’approchait à quatre pattes de son couvre-chef, le regardait d’un air de reproche, le remettait sur sa tête après s’être assis sur son derrière, se redressait en trébuchant sur ses jambes, repartait tant bien que mal, et recommençait. Il était ivre, abominablement ivre, une nuit de verglas !

J’ai toujours été plein de pitié pour mes frères dans le malheur, et Galliac a un cœur d’or.