« J’avais pour accepter une infinité de raisons : je ne suis pas riche, je ne savais où aller, et s’il faut vous le dire, je ne crois pas beaucoup aux maisons hantées. L’Église ne nie pas que les lieux habités, comme les êtres vivants, ne puissent être l’objet des visites du Malin ; mais je sais d’autre part que dans nos campagnes le souvenir d’une nuit de panique, la terreur sans cause d’une ménagère ivre et affolée peuvent entourer durant cinquante ans d’une atmosphère d’épouvante la maison la plus paisible. Enfin, comme l’avait dit cet homme, j’étais prêtre, et même vis-à-vis de lui je me devais de montrer le peu de cas que je fais des superstitions locales. Je demandai seulement, et sans sourire, quelle persécution les locataires précédents avaient subie.
« — Vous verrez, me répondit-il, vous verrez bien vous-même. On n’est pas chez soi. Il y a quelqu’un, quelqu’un qu’on ne voit pas. Après tout, c’est peut-être fini.
« — Mais enfin, répétai-je, qu’est-ce qu’ils ont vu, vos locataires ?
« — Ils n’ont jamais rien vu, répondit-il. On entend des pas, il paraît. Je n’en sais pas plus. Et puis c’est fini, hein, ce doit être fini ? Il y a si longtemps !
J’interrompis l’abbé.
— On a dû t’apprendre aussi pourquoi il y avait un revenant. A la campagne, on vous donne toujours une explication.
— Oui, dit l’abbé, brièvement, mais sans hésiter. On m’a conté qu’une dame avait habité là toute seule, un été durant, il y a près d’un siècle, et qu’elle recevait quelquefois un visiteur qui venait le soir à cheval. Et un matin, on a trouvé la dame morte. Oh ! on ne l’avait pas assassinée : elle était morte subitement, voilà tout, et le visiteur avait fui, épouvanté. Mais, mon ami, nous autres prêtres, nous savons, mieux que personne, qu’il meurt des gens dans toutes les maisons. Nos méditations et nos devoirs nous habituent à l’idée de la mort ; nous n’en avons pas peur : je t’affirme que j’entrai dans cette maison sans appréhension.
« Eh bien, dès la première heure après mon arrivée, j’eus l’impression — comment dire ? — que j’étais suivi. C’était… c’était comme le frôlement d’une robe de soie sur le parquet ; et si doux, si fin, si intime, que je n’en fus pas effrayé une seconde. La robe allait, venait, passait d’une chambre dans une autre, parfois tout près de moi, parfois très loin, parfois plus bruyante, comme si quelqu’un, le quelqu’un qui la portait, s’était subitement retourné. Et il me semblait aussi, à de certaines minutes, que cette robe s’asseyait dans un fauteuil près de moi, s’écrasait en plis, s’arrangeait sur un corps qui change d’attitude. Je tirai mes vêtements des malles que j’avais apportées, je rangeai mes livres. Alors il me sembla que j’étais enveloppé d’une espèce de curiosité sympathique, qu’on regardait par-dessus mon épaule… Personne pourtant ne regardait ! Pendant que je lisais mon bréviaire, un volume que j’avais laissé ouvert sur la table du salon — un grand salon désuet, à trois fenêtres, dont les meubles étaient couverts de soie jaune — remua tout seul ses feuillets. C’était les sermons de Bossuet, un in-quarto assez lourd. Mais les fenêtres étaient entrebâillées : le vent, sans doute ?
« Une servante, à l’air inquiet, me servit mon dîner, et j’allai ensuite faire les cent pas dans le jardin. De vieux rosiers, dans des plates-bandes carrées, portaient encore des roses, bien que nous fussions au milieu de l’automne, et je me mis, par distraction, à en effeuiller quelques-unes : d’autres plus loin, semblèrent s’effeuiller toutes seules, et je crus bien entendre encore le bruit de cette robe de soie, de cette invisible robe de soie ; mais rien ne ressemble davantage, le soir surtout, à une jupe qui traîne que la course des feuilles tombées. Nous avons, vous le savez, des prières pour toutes les heures ; nous ne sommes jamais inoccupés, livrés à nous-mêmes. Je récitai ces oraisons avec le plus de fermeté d’intention que je pus.
« La servante était repartie, après avoir fait mon lit dans une vaste pièce, au-dessus du salon. J’étais tout seul. Je montai l’escalier pour me coucher, et l’entendis, j’entendis de nouveau, plus insistante, plus vive, — j’emploie les mots que je trouve, — la robe de soie derrière mon dos. Et non pas seulement cette robe : deux petits souliers qui montaient derrière moi. J’aurais juré que c’étaient de ces souliers que dans mon pays on appelle encore des patins.