— Il en a une façon, Albert, de faire son marché ! V’là-t-il pas qu’il a étouffé une carotte à la foire d’empoigne !

Et elle ajouta même, plus faiblement :

— Ce sale cabot nous fera avoir des ennuis.

Faussurier se fit expliquer le cas dans ses détails.

— C’est des dispositions, ça, déclara-t-il, d’un ton sentencieux, c’est des dispositions !

Ce jugement était certainement exact. Les dispositions d’Albert ne demandaient qu’à se laisser développer. Il s’agissait seulement de lui enseigner à ne pas s’emparer d’objets inutiles. M. Faussurier employa ses loisirs, qui étaient nombreux, à perfectionner ses dons naturels et à montrer aux voisins, au concierge et aux fournisseurs que c’était décidément l’habitude du chien de tenir toujours quelque chose dans la gueule ; et il lui fit porter, dans la rue, les objets les plus divers : son parapluie, sa canne, un paquet, parfois même son chapeau. Plein de patience, de mansuétude et de juste sévérité savamment unies, il l’accoutuma ensuite à saisir un objet au commandement. Ce furent des paires de bottines rangées devant la porte, des cravates, des mouchoirs, un quartier de viande, et même des flacons d’odeur. M. Faussurier faisait le tour de la chambre, suivi d’Albert, qui marchait à quatre pas derrière lui et respectait ces choses, sur lesquelles, pourtant, il jetait déjà un regard d’intelligence et de propriété. Mais M. Faussurier, d’un geste négligent, portait la main à ses lèvres. Albert, d’un coup de gueule silencieux, happait une paire de bottines, une cravate, un mouchoir ou un flacon. Quand il se fut assuré qu’une discipline si exacte avait porté ses fruits, M. Faussurier, toujours prudent, enseigna au chien qu’il devait obéir à sa maîtresse de la même manière et pour les mêmes choses. Et ce fut seulement alors qu’il les envoya tous deux en promenade, régulièrement, dès que la nuit était tombée. A partir de ce moment, Albert devint la providence du ménage.

Une semblable mission le rendait inconsciemment fier ; il était plus aimé qu’auparavant : les chiens sont profondément sensibles aux moindres nuances d’affection. On le voyait perpétuellement par les rues, commissionnaire scrupuleux ou déprédateur intrépide ; et il ne faisait nulle différence entre ces deux fonctions. Peut-être, cependant, préférait-il la seconde : ses maîtres l’en remerciaient d’avantage, elle flattait sans doute aussi l’instinct de rapine qu’il avait reçu en naissant : il chassait dans les rues de Paris comme ses aïeux les chiens sauvages dans les steppes froides de la France préhistorique. Ses bonds joyeux devenaient plus farouches. Il avait quelque chose à faire dans la vie ; les bêtes, comme les hommes, se plaisent aux actions utiles ; et il se sentait plus étroitement associé à ceux qui lui donnaient la nourriture.

Albert et Mme Faussurier furent arrêtés tous les deux ensemble, un soir de novembre, par un inspecteur de la Sûreté à la solde d’un grand magasin de nouveautés de la rive gauche : car Josette préférait maintenant, quand elle sortait pour prendre l’air avant son dîner, les quartiers où elle n’était point connue. Albert, quand cet inspecteur aux yeux exercés l’arrêta par la peau du cou, tenait dans sa gueule une paire de gants de Suède à six boutons, pointure six trois quarts, qu’il avait prise à l’étalage. Par malheur il avait poussé un petit aboiement bref, tout à fait inusité chez lui, qui donna aux épaules de Josette un tremblement léger. Ce mouvement presque imperceptible suffit à l’inspecteur, qui prononça d’une voix décisive :

— Dites donc, madame, c’est bien à vous, n’est-ce pas, ce chien ?

Albert n’avait pas de collier. Mais Faussurier, homme prudent et astucieux, avait bien souvent prévenu Josette.