Cependant, à la longue, il devint triste.
— Qu’as-tu, Nasr’eddine ? demanda le prieur.
— Hélas ! répondit Nasr’eddine, je voudrais revoir mon pays.
— C’est sans doute la volonté d’Allah, dit Hadji-Bekri en soupirant. Il ne faut jamais retenir ceux qui sont appelés. Va, fils.
Et lui ayant mis dans la main un peu d’argent, il fit aussitôt amener un âne tout sellé.
— La route est longue, dit-il, et je ne veux pas qu’un serviteur comme toi aille à pied. Mais quand tu seras parvenu chez toi, renvoie-moi cet âne par quelque personne de confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu bien, je te le prête : car cet âne est de haute race ; il n’est point un âne comme les autres.
Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai fait comprendre, parce qu’il était ménager de son bien.
— Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, répondit Nasr’eddine.
Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand un puits était bien propre ; et le soir il ne l’attachait que par une corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui, des herbes raides qui croissent entre les pierres.
Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier : mais l’âne se coucha par terre.