— Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir ?

Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout doucement.

— Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort ! Voilà ma chance. Le prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y a plus d’âne. La malédiction est sur moi ! Mais cachons cet animal de calamité.

Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais comme il était encore affairé à ce travail, ouallahi ! voilà qu’il distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui marchait justement vers le côté d’où il était parti.

— C’est encore ma chance ! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en vont sûrement passer par le tekké de mon maître le prieur ; ils vont me demander qui j’enterre ; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, machallah ! comment faire ?

Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de parler.

— Qui donc ensevelis-tu ici ? fit le premier, arrêtant son chameau.

— Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine ; hélas ! que leur puis-je dire ?

Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse, criant sans plus savoir ce qu’il faisait :

— C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans ! Il m’accompagnait dans mon voyage, et il est mort ici !