— Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent pieusement les trois frères.
— Vous avez raison, mes amis, vous avez raison !
Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, il le donna au frère aîné. Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second. Et le troisième n’eut plus grand’chose.
— Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas juste ! En vérité, ce n’est pas juste !
— Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le partage selon la loi d’Allah : aux uns beaucoup, aux autres peu. Ah ! si vous aviez demandé le partage selon la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent ! Mais vous avez eu raison, mes enfants ! Qui pourrait dire que vous n’avez pas eu raison ? Il faut toujours s’efforcer de plaire à Allah.
Dans de telles occasions, les gens étaient portés à croire qu’il était peut-être un saint, mais alors un mauvais saint : un grand sage a écrit qu’il en peut exister, comme de mauvais anges. Mais c’est qu’il se souvenait de ses débuts : ses débuts lui avaient enseigné à pousser la modestie de ses jugements personnels jusqu’à supposer qu’il ne faut point se montrer trop sûr ni des autres hommes, ni des doctrines, ni de rien.
Car, quand Nasr’eddine était tout jeune encore, on dit qu’il fut domestique et softa, c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent situé sur les confins de l’oasis de Damas, là où commence le désert que doivent franchir les caravanes qui vont à la Mecque. Il est sûr qu’à cette place était mort un grand marabout. Par Allah le Clément, je dis que cela est sûr : car on lui avait élevé un tombeau d’entre les tombeaux, et tout près de ce tombeau, il y avait ce couvent d’entre les couvents, tout peuplé de derviches très pieux, dont le prieur était un savant d’entre les savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il y a dans le saint Livre, il le savait ; tout ce qui se trouve dans les commentaires du Livre, il le savait. Quand il avait écrit les paroles qu’il faut sur un papier, de la pointe de son calame merveilleux, la chose arrivait que commandaient ces paroles ! Ceux qui avaient les yeux obscurcis, Hadji-Bekri leur soufflait par trois fois entre les cils, et leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui avaient les genoux raidis par l’âge ou les douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et quand ils se relevaient, leurs jambes étaient souples comme celles d’un jeune chameau de course. Et si d’aventure un petit enfant était malade, on n’avait qu’à le coucher devant le tombeau du saint : cet enfant n’eût-il que dix-huit mois, n’eût-il que quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût un homme corpulent et de grand poids, lui montait sur le ventre, de ses deux pieds sur le ventre : et l’enfant était guéri ! C’était à cause des vertus du saint qui était mort, et de la science et de la foi du prieur vivant que ces miracles avaient lieu. Et quand Hadji-Bekri passait, dans sa robe de lin blanc, toujours immaculée, les fidèles en baisaient les pans ! Ils en baisaient les pans, courbés en deux, après avoir pris la poussière de la route au bout de leurs doigts pour la porter à leur front.
Le prieur était un homme majestueux d’apparence, mais modeste en son langage, et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou plutôt ménager des grandes richesses de la communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il aimait entre tous, parmi ses disciples, était justement Nasr’eddine, bien que ce jeune softa passât alors pour un peu lent d’esprit, et plus enclin dans sa candeur, à jouir des dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et ses attributs.
A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore pu apprendre de la prière que les génuflexions, non les paroles, mais il était doux, serviable, fidèle avec innocence et simplicité. Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était Nasr’eddine qui lui versait le café près de la fontaine, sous l’ombre fraîche du grand portique, entrée sublime du tombeau miraculeux ; c’était Nasr’eddine qui courait devant sa mule quand il sortait pour aller visiter un pieux confrère, ou le chef des caravanes de pèlerins ; et quand Hadji-Bekri se rendait à la mosquée pour enseigner les fidèles, Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil d’être chargé pour quelques instants de tout le poids d’une science qu’il ne comprenait pas. Mais le salut sur lui ! Il avait la foi.