A ce moment, il crut bien entendre la porte du jardin qui s’ouvrait, et soupçonna qu’un autre malheur, moins réparable que celui d’avoir manqué son dîner, l’avait encore atteint au cours de cette nuit funeste. Mais il ajouta seulement, tout à fait dompté :
— C’est moi, Nasr’eddine, je te dis… Et le mari d’une femme fidèle, s’il plaît à Dieu !
II
DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE
Ainsi le hodja vit naître en son esprit le soupçon que Zéineb n’était point seulement une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, ouallahi ! de bien autre encore. Cependant il garda le silence. D’origine arabe par son père, il avait eu pour mère une femme turque. De là vient peut-être qu’il était mal assis dans son esprit et son caractère. Parfois d’une incroyable et douce naïveté, comme sont les Turcs, ayant pour agréable de croire aux plus étranges contes : il avait passé pour obtus dans sa jeunesse, lors des premières études qu’il fit dans les monastères. Parfois au contraire subtil et malin, enclin au doute jusqu’à l’hérésie ; et si même on lui parlait des honteuses doctrines de Mohammed-Schamalgani, qui professa plus que la transmigration des âmes — la possibilité de leur transfusion l’une dans l’autre du vivant de leurs corps : « Hélas, voilà qui serait bon à souhaiter ! » disait-il seulement, songeant à Zéineb. Si l’on ajoutait que cet abominable Schamalgani voulait abolir tout culte rendu à la divinité, et, glorifiant les plus affreux péchés de la chair, allant même jusqu’à affirmer qu’après tout ces péchés-là étaient encore « le meilleur moyen pour les parfaits de se communiquer aux imparfaits » : « Eh, eh ! faisait Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est une opinion. Contentez-vous de ne pas la partager. La vie n’est pas le péché. Je suppose que le péché est laid : on me l’a dit. La vie est belle… qu’on aille donc dans la montagne me chercher des fleurs. »
Ses disciples alors coururent la montagne pour lui chercher des fleurs. Ils s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur moisson. Un seul, parmi tous, ne rapportait qu’une violette, et les autres se moquaient de lui.
— C’est tout ce que tu as trouvé ? demanda Nasr’eddine.
— Hodja, répondit-il, j’en ai vu des milliers ; mais toutes, levant la tête au ciel, étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là seule s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la cueillir. Les autres, je les ai laissées en prière : car les fleurs sont la prière des plantes.
— J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine en l’embrassant.
A ces moments-là les gens disaient : « Ce Nasr’eddine est un grand saint. » Mais un jour trois frères s’en vinrent lui demander le concours de sa science pour les aider à partager l’héritage paternel.
— Et comment désirez-vous que ce partage s’accomplisse ? interrogea Nasr’eddine. Selon la loi des hommes, ou selon la loi d’Allah ?