Le révérend essaya de rire, mais il n’était pas rassuré. Le dimanche, à l’office, les rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient sans confiance, et chez le consul d’Angleterre, on se contenta de lui dire, sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait son ami de Mohammed-si-Koualdia, se mêlant ainsi « promiscueusement » à la canaille, il ne pouvait rien en résulter de bon. Cependant Zobéide, mise en présence de l’herbe humide, manifesta d’abord des sentiments assez dédaigneux. Incontestablement, elle préférait les pastèques. M. Feathercock s’en applaudit. « Elle mangeait trop, tout simplement, songeait-il, c’est ce qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus, elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en serai débarrassé. Tout est pour le mieux. »

Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à bouder, se mit très docilement à mâcher de l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle botte, dit d’un air sournois :

— Effendi, elle diminue.

Le révérend essaya de hausser les épaules, mais il lui fut impossible de se le dissimuler à lui-même : la taille de Zobéide avait rétréci. Et tout Constantinople apprit en une heure que Zobéide avait rétréci ! Quand il allait chez le barbier grec, le barbier grec lui disait : « Sir, votre tortue n’est pas une tortue ordinaire ! » Quand il allait chez madame Hollingshead, qui s’intéresse toujours tellement à tout ce qu’elle ne comprend pas, et voilà pourquoi elle peut parler de tant de choses, cette dame lui disait : « Dear sir, votre tortue ! comme cela doit être exciting, de la voir diminuer : j’irai chez vous. » Quand il allait à l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes, tous les petits Druses, tous les petits juifs, dessinaient des tortues sur leurs cahiers, des tortues de toutes les tailles, la plus grosse derrière la plus petite, et toutes se mordant la queue. Et dans la rue, les âniers, les porteurs d’eau, les frituriers, les marchands de viande grillée, de pain cuit, de fèves, de crème, criaient : « Mister Tortue, mister Tortue ! Essaye de notre marchandise, pour ta bête têtue qui diminue ! »

Et en effet la tortue diminuait toujours. Elle devint comme une assiette à soupe, puis comme une assiette à dessert, puis comme une soucoupe de tasse à thé, puis un matin ce ne fut plus qu’une toute petite chose ronde, frêle, translucide, une tache mince, pas plus large qu’une montre de dame, presque invisible au pied du jet d’eau. Et le lendemain, un lendemain d’entre les lendemains, il n’y eut plus rien, mais plus rien du tout, ni tortue, ni odeur de tortue, pas plus de tortue dans la cour que d’éléphant.


Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus de haschich parce qu’il en était saturé. Mais il demeurait accroupi tout le jour à la porte du petit café, en face de la maison du révérend, les yeux si démesurément agrandis dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment d’un sorcier très terrible. Le révérend s’en retourna chez le consul d’Angleterre qui lui dit froidement :

— Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous avez made an ass of yourself, autrement dit, pour parler comme les Français, fait l’âne pour avoir du son. Ce que vous avez de mieux à faire, est d’aller créer une congrégation ailleurs.


Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence, et prit le bateau pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, s’étant rendu chez Antonio, interprète et écrivain public, lui fit traduire en hellène la lettre suivante, dont il lui dicta le texte arabe, et porta cette lettre au père Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites grecs.