« Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs de la santé, vénérable Père, et la félicité régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de t’informer que le révérend John Feathercock vient de partir pour Smyrne, mais qu’il a mis sur ses malles l’adresse d’une ville nommée Liverpool, laquelle, je m’en suis informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre ; et ainsi tout porte à croire qu’il ne reviendra plus. J’espère donc que tu me donneras la seconde partie de la récompense promise, ainsi qu’un cadeau généreux pour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait tous les jours dans la maison du révérend une nouvelle tortue, et remportait l’ancienne sous son burnous.
» Je te prie également de faire savoir à tes amis que je puis leur vendre, à des prix exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes différentes de taille et dont la dernière n’est pas plus grande que la montre d’une hanoum européenne. Elle m’a donné bien du mal à découvrir et prouve avec quel soin délicat Allah dessine les membres des moindres créatures et se plaît à orner leurs corps de dessins ingénieux. »
XVI
COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI
… Un matin que Nasr’eddine sortait de son couvent, situé, ainsi qu’il a été dit, sur les hauteurs de Stamboul, il entendit des coups de fusil de l’autre côté de la Corne d’Or, du côté du Taxim : c’étaient les soldats insurgés, venus de Salonique, qui terminaient la révolution. Quelques heures plus tard le Padischah était détrôné ; il y avait un autre Padischah, il y avait bientôt une Chambre, un Sénat, comme en Europe ; on ne parlait que de choses merveilleuses. Les gens s’embrassaient dans les rues, et même certains musulmans célébraient l’ère de la liberté en buvant publiquement le mastic des Grecs. Cette dernière expression de la joie populaire choqua un peu Nasr’eddine : il se promit de la blâmer devant Haydar-pacha, et ne comprit point grand’chose au reste des événements dont Allah le rendait témoin. Le hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que ces événements lui allaient rendre la liberté.
Durant de très longues années, Haydar-pacha avait joui de la faveur de son souverain. Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion des fêtes du Baïram ou pour fêter la naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui remettait une bourse pleine d’or et Haydar disait, les deux genoux à terre et le front prosterné : « Ton règne est plein de gloire, tu vivras encore cent et une années ! » Il prenait cet air de jubilation afin de faire croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces quelques centaines de livres accordées par la munificence du maître, mais en vérité c’était là le moindre de ses revenus. Car Haydar commandait en chef la septième police du sultan, celle qui est chargée de surveiller les six premières, et il les surveillait en effet fort proprement : c’est-à-dire que, lorsque l’une des six polices était parvenue à se procurer une grosse somme, soit en menaçant de délation un riche personnage, soit en faisant confisquer les biens de ce personnage après l’avoir fait disparaître par le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans du vinaigre ou la corde, Haydar exigeait de ses collègues une légitime commission pour établir que cette opération avait eu réellement pour objet la sécurité du Padischah. De temps en temps, pour se faire craindre, et afin de montrer qu’on aurait eu tort de lui refuser cette commission, il employait au contraire toute l’adresse de son calame ingénieux et toute l’astuce de ses affidés à démontrer que le chef de l’une des six autres polices consacrait plus d’efforts à s’enrichir qu’à pénétrer les projets des ennemis du trône ; et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou même en Tripolitaine. Les serviteurs des craintes impériales redoutaient particulièrement d’être envoyés dans cette province ; car les exilés libéraux, qui y vivaient en grand nombre, avaient fini par la transformer en une sorte de république indépendante, dont les moyens de gouvernement étaient d’ailleurs calqués sur ceux de l’autocrate qui les avait déportés : et ils avaient coutume de mettre à mort ceux des nouveaux arrivants qui ne leur paraissaient pas véritablement démocrates.
Ces besognes de haute justice distributive avaient rendu Haydar assez populaire pour un espion. Lorsque le Padischah, cédant au patriotique désir qu’exprimèrent ses sujets par la voix de cent mille soldats dont il avait oublié de payer la solde, leur octroya une constitution, le chef de la septième police ne fut pas inquiété. Les libéraux se contentèrent de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait les six autres, la dernière n’avait plus de raison d’être. La résignation respectueuse d’Haydar servit de voile décent à son incrédulité. Il savait que la police fait la force principale des gouvernements, de même que la discipline celle des armées : ces révolutionnaires lui parurent naïfs. C’est pour cette raison, et afin sans doute de charmer ses loisirs, qu’il continua de donner, par habitude et gratuitement, des conseils à leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc, avec son concours, une assez jolie conjuration, compliquée d’un projet de massacre général ; mais cette conjuration fut révélée par un mouchard. Haydar n’éprouva d’abord de cet échec qu’un sentiment d’humiliation. N’ayant pas de convictions politiques, il souffrait de s’être trompé de côté. Mais les vainqueurs alors commencèrent de pendre, et cela ne fut pas sans lui inspirer quelque inquiétude. Chaque matin, sur le pont de Galata, une nouvelle potence portait un poids nouveau. Le mort, au vent qui venait du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs encore froides du septentrion, ou des contrées qu’échauffait déjà le soleil du sud, se balançait tout doucement, et même le mugissement des sirènes, dans la Corne d’Or encombrée de navires, faisait frissonner ses pauvres vêtements sur son corps tout raide. Haydar songeait :
— Voilà qui est grave : la situation redevient normale. Le nouveau gouvernement se met à n’avoir pas plus de scrupules que nous n’en avions. Il ne pend encore que des misérables, ce qui est une détestable opération : elle ne rapporte rien. Mais il apprendra bientôt son métier et c’est à nous qu’il va s’adresser : nous avons de l’argent ! Si l’on sait quels furent mes amis durant ces six mois, que vais-je devenir ?
Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure Mohammed-Riza et Kassim-effendi, officiers de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant d’eux, croyant comprendre ce qui les amenait. Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une sorte de courage inutile et triste :
— Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous avez vos sabres.